Déjà le troisième épisode de nos entretiens au coin du feu avec le trompettiste norvégien Nils Petter Molvaer. En quoi une chute sur les dents a changé sa carrière? Quel saxophoniste de sa connaissance joue aux enterrements et aux mariages? Quel trompettiste lui a donné envie de jouer des pistons?
Souvent les trompettistes sont fascinés par les chanteurs…
Mais je chante aussi ! Enfin, quelquefois j’utilise ma voix… (rires). La voix est l’instrument le plus intime parce qu’il se trouve à l’intérieur de notre corps. Pour les autres instruments, comme pour la trompette par exemple, il y a une pièce de métal entre le musicien et les notes qui sortent. Bien sûr que l’aspect vocal est primordial. Je peux y penser avant et après, mais quand je joue, je n’essaie pas de sonner “à la manière de”, j’essaie juste de me sentir bien. Quelquefois, c’est vrai, j’essaye de faire durer mes notes pour essayer d’approcher le son de la voix humaine, mais je l’envisage davantage comme une sorte de méditation, comme une manière de souffler. Je le répète, je veux avoir un son avec lequel je me sens bien. Si j’essaye seulement d’obtenir la qualité vocale de la flûte ney ou du doudouk, ce n’est pas pour sonner comme quelqu’un. Je veux juste sonner comme moi-même.
Alors quand avez-vous découvert que vous sonniez comme vous-même?
J’ai été obligé de me décrisper pour y parvenir. J’avais de gros soucis avec la trompette dans les années 80 parce que je me débattais sans cesse avec mon instrument en lui insérant des objets comme on ferait avec un saxophone pour trouver différentes manières de sonner. Puis, j’ai fait un disque avec des chanteurs de musique traditionnelle en Norvège. Pendant trois jours j’ai enregistré des sortes de psaumes de Pâques dans une église au creux d’une vallée… A cette époque j’avais découvert Jon Hassell et son art de la décontraction – souffler dans la trompette, sans plus ni moins. Tout d’un coup, je me suis dit qu’au lieu de vouloir me battre, il fallait juste parvenir à trouver cette essence du son… Et puis j’ai eu un accident. Je suis tombé dans la rue et mes dents sont entrées dans les lèvres. Jouer comme je jouais avant était devenu impossible. Je me suis mis à réfléchir à ce qu’était un son et j’ai essayé de trouver de l’oxygène dans chaque son… Qu’est-ce que c’est…? ça je n’en sais rien ! (rires)
Votre père était saxophoniste…
Il l’est toujours !
C’est vrai ?
Nous sommes originaires d’une île [Sula ndlr]. J’y étais cet été en famille. Et j’ai vu comment il travaillait dans cette petite communauté insulaire. Il joue pour les mariages, les baptêmes, les enterrements. Dans cette communauté, il est comme le maçon ou le charpentier qui, quand quelque chose est cassé, vient le réparer. Lui, s’il y a un mariage, il vient et joue. Il est totalement intégré dans ce fonctionnement communautaire, c’est très beau et je suis en admiration devant lui.
C’est un concept intéressant…
Oui, le musicien “communautaire” !
C’est lui qui vous a mis à la trompette ou c’était votre décision ?
C’était ma décision. Je ne me souviens pas, mais il me l’a raconté. J’avais peut-être cinq ou six ans. J’ai voulu m’y mettre sûrement à cause d’un disque de Louis Armstrong que j’écoutais sur le gramophone familial. Il y avait deux disques que j’écoutais sans arrêts, celui-ci et un autre de Billie Holiday. Il m’a demandé “tu veux jouer de quel instrument ?”, j’ai répondu “la trompette”. C’est comme ça que tout a commencé… enfin je crois ! (rires)


