N’y allons pas par quatre chemins, Criss Cross a parlé sax avec Jan Garbarek. Il fallait bien mettre un jour le sujet sur le tapis. Et oui, nous sommes comme ça, no tabou sur ces pages. Et on n’a pas regretté l’audace: le Norvégien est un sax-addict tendance Coltrane.
Quel genre de saxophoniste êtes-vous, travaillez-vous encore votre instrument après tant d’années de pratique?
Oui, il faut s’exercer tous les jours, juste pour une question de muscles. Il faut garder la main, ce n’est pas parce qu’on a atteint un certain niveau qu’on peut tout arrêter ensuite. Un petit peu d’exercice tous les jours, c’est très bon pour vous… avec une pomme c’est encore mieux! (rires) En fait ce n’est qu’aujourd’hui, après tant d’années de pratique, que je commence à m’intéresser à l’instrument en lui-même. Avant je n’y connaissais pas grand-chose, mais grâce à internet, j’ai appris plein de détails passionnantes sur les embouchures par exemple. En plus d’un outil de travail, le saxophone est devenu un peu comme un hobby! (rires)
C’est Coltrane qui a vous a donné…
Oui ! L’envie, la motivation, l’impulsion.
Puis il y a eu Albert Ayler?
Oui, plus tard… Vous savez, à cette époque, Coltrane, c’était Dieu! Il était le seul, le vrai, l’unique et il avait tout! Puis, trois musiciens plus jeunes sont arrivés: Archie Shepp, Albert Ayler et Pharoah Sanders. Ils étaient comme la sainte trinité pour moi! Chacun d’eux a apporté quelque chose de différent au saxophone à partir de ce qu’ils avaient compris de Coltrane. Et tous m’ont appris quelque chose à propos des saxophonistes du passé. Je les entendais parler de gars des années 30 qu’il écoutaient. Et bien sûr ça m’a donné envie d’en savoir plus sur tous ces musiciens, leurs styles, leurs approches de l’instrument. En fait, tout est parti du tronc Coltrane, puis tous ces musiciens ont formé des branches et ont créé un arbre entier, celui du saxophone!

Vous avez essayé de les copier à vos débuts pour trouver votre style?
Je n’ai jamais vraiment essayé de me trouver un style. Parfois, les gens disent que c’est la chose la plus difficile, qu’il faut travailler très dur pour y parvenir… Mais si je possède un style qu’on peut appeler « personnel »… c’est parce que c’est la seule chose que je sais faire! Pour cela, pas de problème, c’est facile! Bien sûr qu’au début, je voulais sonner comme Coltrane. Mais, comme je vous l’ai dit, avec les autres saxophonistes, il y a eu une véritable émulation: des nouvelles approches, manières de travailler ou de sonner. Et heureusement, plusieurs voies sont possibles car le son de saxophone n’est pas quelque chose de défini. Ce n’est vrai ou faux. Vous pouvez sonner de n’importe quelle manière, ce sera toujours un saxophone et vous pouvez en faire ce que vous voulez. Le hautbois par exemple, sonnera toujours comme un hautbois. Il y a des nuances, mais de manière générale c’est toujours le même son, de même que pour plein d’autres instruments. Le saxophone, en revanche, possède un son très flexible, ce qui me plaît énormément!
Quel genre d’auditeur êtes-vous quand vous jouez sur scène ou en studio?
Peu à peu en tant que musicien, il faut se dire qu’il faut écouter ce que les autres font. Pourquoi? Parce qu’on y gagne tellement. Prendre son temps pour écouter les autres musiciens, c’est tellement inspirant. Si vous vous contentez de faire seulement les trucs que vous avez répétés chez vous, vous n’apporterez rien de bon au groupe. Et en plus il n’y a aucune garantie que ça colle avec ce que feront les autres! Je m’en suis vraiment rendu compte quand j’ai beaucoup écouté les albums de Miles Davis des années 60. La manière qu’avait son quintette de jouer ensemble…! Il y avait beaucoup d’espace, Miles jouait une petite note et puis, pendant trente secondes, le groupe faisait le job et Miles les écoutait toujours parce qu’à un moment, il revenait avec exactement la note qu’il fallait. C’était vraiment stimulant et excitant d’écouter ça. D’une certaine manière, c’était même plus excitant que les improvisations du quartette de Coltrane qui représentait l’Idéal pour moi à l’époque. Cette approche qu’avait Miles de l’espace sonore, je dois dire que cela m’a beaucoup influencé.


