Clap de fin de notre rencontre exclusive avec Jan Garbarek. De ses premiers pas avec George Russell à sa rencontre rocambolesque avec le boss d’ECM Manfred Eicher sans oublier ses débuts avec Keith Jarrett, le saxophoniste croque la madeleine pour nous. Un petit air de Retour vers le futur entre “Doc” Garbarek et Marty Criss Cross.
George Russell est décédé en juillet dernier. Il a été très important pour vous. Qu’avez-vous appris à son contact?
Quand j’ai rencontré George, j’avais 17 ans. J’ai joué avec lui lors d’une jam-session d’un festival en Norvège. Puis il m’a invité à tourner avec lui. C’est la première chose importante qu’il m’a apportée: pour un jeune homme, être invité à faire partie de l’orchestre d’un musicien aussi important, c’est comme être invité à rejoindre le monde des adultes. C’est un peu un rite de passage: l’on devient adulte lorsqu’on est accepté par les adultes. Puis, il m’a appris de plein de choses concrètes et pratiques: je n’avais par exemple aucune notion de théorie musicale avant de le rencontrer. George fut le premier à me parler d’accords, de gammes et de tous ces paramètres dont il faut absolument avoir connaissance. A partir de là, il a pu m’enseigner une seconde leçon: “je te donne une liberté totale, je ne t’imposerai en aucun cas ce que tu dois jouer, tu es ton propre maître, tu dois savoir te guider tout seul”. Et ses ouvrages me donnaient des clés pour m’aider à comprendre ces principes. Il me disait qu’il n’y avait pas de notes fausses. Mais chaque chose que l’on joue entraîne une conséquence dont il faut avoir conscience. Est-ce que l’effet qui découle de cette note est créatif? Que signifie-t-il? Il faut toujours se poser ce genre de questions. Et enfin, il m’a apporté une troisième chose moins théorique. Je jouais avec lui à l’automne 1969 en Italie, au festival de Bologne je crois. Après le concert, en coulisses, j’ai rencontré Manfred Eicher (le fondateur d’ECM). Sans George, je n’aurais jamais rencontré Manfred… et ma vie de musicien en aurait été totalement bouleversée!

Auriez-vous pensé que, quarante années plus tard, vous seriez toujours en train de travailler avec lui et ECM?
Certainement pas! Enfin je ne pensais pas l’inverse non plus… je n’avais qu’une idée en tête: faire un disque! Quand j’ai rencontré Manfred en Italie, j’avais sur moi une cassette que j’avais enregistrée en Norvège grâce à George Russell. J’avais entendu dire que plein de petits labels étaient en train d’émerger en Europe centrale et qu’ils pourraient s’intéresser à ce genre de musique… car en Norvège, tout le monde s’en moquait! Dans les coulisses, j’avais demandé à un musicien allemand s’il était au courant de quelque chose. Il m’a dit: “tu vois le gars assis dans le coin avec sa moustache? J’ai entendu dire qu’il était sur le point de monter un truc”. Ce gars, c’était Manfred bien évidemment. Je vais le voir et il me dit qu’il avait bien aimé le concert et que si la cassette l’intéressait, il me contacterait… Quelques mois plus tard, je reçois une lettre de Manfred qui me demande de réunir mon groupe, de réserver un studio et de lui trouver un chambre d’hôtel bon marché à Oslo. Et il est venu… par le train! 25 heures de Munich à Oslo! On a tout enregistré et mixé pendant deux ou trois jours et il a pris le train du retour, prêt à faire de nouveau 25 heures de trajet avec son investissement dans la poche! Depuis, ce trajet, il a dû le faire des milliers de fois!
C’était son idée de vous faire jouer avec Keith Jarrett?
J’enregistrais déjà pour ECM et Manfred voulait que Keith fasse de même. A cette époque, nous étions tous littéralement amoureux du jeu de Keith. Je le connaissais depuis 1966, nous nous étions déjà rencontrés plusieurs fois en Scandinavie et aux Etats-Unis, et nous avions même déjà joué ensemble. Dès qu’il a commencé à travailler pour ECM, très vite l’idée de nous rassembler a vu le jour. A l’origine, Keith voulait écrire pour un ensemble à cordes et un soliste. Mais en même temps, il avait composé des pièces pour quartette. Il a voulu que je fasse les deux, donc nous avons enregistré “Belonging” pour quartette et “Luminessence” avec l’orchestre symphonique de Stuttgart!


