Deuxième tome très attendu de notre entretien avec Elise Caron. Sa rencontre avec Andy Emler, son parcours musical chaotique et mouvementé, ses goûts et ses dégoûts, tout, tout, tout sur Elise Caron côté chant.
Vous venez du classique, comment êtes-vous arrivé dans le jazz?
[Elle imite une voix de grand-mère] Quand j’ai commencé [rires]… J’étais dans le classique, mais parallèlement j’ai fait aussi le Conservatoire en Arts dramatiques. A l’époque, mon prof d’harmonie m’avait fait faire des trucs de jazz, mais ça ne me plaisait pas. On n’écoutait jamais de jazz à la maison, à part Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud et dans “Sketches of Spain” — c’est magnifique, cette interprétation du Concerto d’Aranjuez. Sinon on écoutait Bach, Bartok et mes frères écoutaient Nougaro, Albert Marcoeur, Nino Ferrer, Robert Charlebois, Gainsbourg, Dutronc, les Beatles et les Américains de la musique répétitive comme Terry Riley… C’étaient mes frangins et mon père qui s’occupaient de tout, je n’ai jamais été curieuse d’écouter quoi que ce soit, mais je digresse…
Le Conservatoire…
En sortant du Conservatoire, j’ai fait un film où j’avais le premier rôle [Cocktail Molotov de Diane Kurys, cf. la première partie de cet entretien]. Ensuite, j’ai enchaîné deux trois trucs (un tournage, une pièce de théâtre…) Pendant ce temps-là je suivais les cours au Conservatoire comme je pouvais. Au bout de deux ans, le prof me dit avec son accent de Toulon [elle l’imite]: “tu fais ça en dilettante, tu prends la place de quelqu’un”… Je suis partie du Conservatoire à 19 ans, donc très très tôt. En sortant de cette institution qui m’avait un peu dégoutée, j’ai rencontré un compositeur qui faisait de la musique contemporaine. Il a écrit pour moi. A force de le côtoyer, il m’a fait retravaillé des choses comme Schubert. Parallèlement, un autre compositeur contemporain, Luc Ferrari, a commencé à écrire pour moi. J’étais dans ces sphères de musique contemporaine: il y a eu Nicolas Frize, Michel Musseau ou Bruno Gillet, le premier qui m’a mis le pied à l’étrier. Ils ont quelque chose de vraiment de très fort avec le discours ou avec le barré et m’ont ancrée dans quelque chose de plus charnu et abstrait — un mélange spirituel assez détonant!
Vous improvisiez déjà?
J’ai commencé à improviser comme ça, dans ma salle de bain, et j’ai rencontré totalement par hasard Andy Emler à l’île de la Réunion… Quelque chose de totalement improbable… J’ai fait le stage qu’il animait là-bas en 88. La première fois que j’ai improvisé avec lui, j’ai eu l’impression d’avoir toujours improvisé, c’était merveilleux. Et revenant, je ne bossais plus, je n’avais plus un rond, c’était une catastrophe. Et puis en 91, Denis Badault m’a contactée sur les conseils… d’Andy Emler! Je suis arrivée chez Denis [qui dirigeait alors l'ONJ] et j’ai improvisé… J’ai passé trois ans avec eux. J’étais vraiment un instrument, comme un enrobage de chocolat autour d’une fève de cacao: j’avais l’impression d’être quelque chose qui enrobait tous les sons. Mais j’avais des difficultés avec l’obligation d’improviser à l’endroit et au moment où il le fallait… Et puis, face à un orchestre d’une quinzaine de musiciens avec un batteur qui va à fond, c’est difficile de rivaliser! Parfois j’avais la gniac, parfois j’étais un peu perdu au milieu de mon désarroi! Je n’ai jamais réécouté les impros que j’ai faites sur les disques de Denis Badault, mais j’ai très peur!
Vous faites très attention à votre voix?
[Silence] Ça fait trente ans quand même que je chante… Avant je flippais, j’étais parfois aphone parce que je ne savais pas comment prendre les choses, j’étais vraiment une petite chose à la merci des éléments et de l’infortune! Et puis à force d’avoir des retours positifs, on se dit “je ne suis pas forcément nulle”. J’ai pris quelques cours, rencontré des gens, commencé à écrire des chansons. Ça permet de déverser son être, de se prendre pour Jeanne d’Arc et d’avoir l’impression qu’on va changer le monde… ce qui n’est pas encore arrivé! [rires]. Maintenant je sais qu’il faut être vraiment tranquille avec tout, ses sentiments et sa voix (quel que soit son état!) Je fais gaffe parce que j’écris aussi des chansons pour les enfants. Et s’il faut chanter à 10h du matin et faire le dragon, il vaut mieux être en pleine forme parce que les gamins ne te louperont pas!



L’interview finit abruptement (« les gamins ne te louperont pas ») … Y-a-t’il une troisième partie à cette rencontre (ho le gourmand !) ?
non malheureusement, mais on ne sait jamais on va chercher dans nos archives !