
Il est l’un des meilleurs pianistes du moment. Il nous a épaté avec son « Trees Are Always Right », chef-d’oeuvre DIY. Il sera ce soir au Triton avec Octurn dont il illumine le dernier disque de sa présence. Il sera l’une des pièces maîtresses du prochain opus de Magic Malik « Bingo ». Bref, il est partout, dans tous les bons coups, une sorte de Jean Dujardin du jazz. Portrait spécial Criss Cross en cinq figures de Jozef Dumoulin.
13
« Comme pour la musique, c’est toujours la contrainte du choix: j’accroche à de petites idées qui me guident. Parfois les titres donnent des pistes pour faire la structure des morceaux. Parfois, c’est super bête. Quand j’ai fait le morceau Heroes, ça me faisait penser à la musique de la série Heroes que j’adore. Un autre basé sur une petite improvisation de 13 secondes, je l’ai appelée… 13 seconds. Le chiffre 13, c’est une très longue histoire… Je n’y accorde pas plus d’importance, mais ce chiffre a été proéminent quand je suis venu à Paris il y a trois ans: j’habite dans le 93, sur la ligne 13. J’arrive en studio, un grand papier avec le numéro 13 là où je dois être… Puis j’ai fait un peu de recherches et j’ai découvert qu’à la base, ce n’était vraiment pas un nombre porte-malheur. Si j’ai besoin de faire une série avec des nombres, je prends le numéro 13 et je vois ce que je peux faire. Ce sont juste des outils pour structurer ma musique. »
Le Conservatoire
« Dès 4-5 ans je faisais chier tout le monde avec le piano à la maison. J’ai pris des cours classiques dans un système où tout ce qui n’était pas classique n’était pas important. Certains professeurs savaient que je m’intéressais à d’autres choses, mais on n’en parlait pas, c’était mon jardin privé. De la campagne d’où je venais, devenir musicien (surtout jazz), ça revenait « à foutre sa vie en l’air dès le début ». Mes professeurs à l’Académie m’ont tous découragé. Ils pensaient pas que je n’avais pas de talent (même si c’est possible!), mais ils trouvaient que ce n’était pas une vie… Du coup j’ai fait le Conservatoire de Bruxelles en tant qu’étudiant libre pendant que j’étais à l’Université. J’y ai rencontré Diederik Wissels. Il m’a vraiment motivé à devenir musicien. A 23 ans, j’ai eu une bourse pour aller étudier à Cologne avec John Taylor. C’était la première fois que je faisais un choix rien que pour la musique. Ce fut vraiment une rupture dans le bon sens du terme. »
Malik et Octurn
« Deux groupes qui ont un langage particulier. Dans Octurn, Bo Van Der Werf écrit ses morceaux en utilisant souvent les modes de Messiaen, des ensembles de notes qu’on ne retrouve pas dans le système tonal (pas seulement mineur/majeur). Pour jouer cette musique, être libre là-dedans, pour faire des accords et des solos, j’ai dû pratiquer ces gammes. Pareil pour la musique de Malik, il a aussi son système « Les signatures tonales », qui sont des ensembles de notes. J’ai dû passer du temps dessus. Ces deux choses-là ont fini par faire partie de mon langage. Je trouve ça drôle. Ça s’est fait tout seul, maintenant quand je joue je suis forcément là-dedans. Avec Malik, on a fait un concert en duo. On a fait ses morceaux et les miens et il était étonné d’entendre que j’utilisais les signatures tonales quand je faisais ma musique. Je ne me fais même pas la réflexion, c’est normal pour moi. »
Björk
« Ces derniers mois, j’ai surtout écouté la musique que j’ai faite. Du coup, chez moi, je préfère écouter le silence! Récemment, j’ai écouté Michael Brecker, Morton Feldman ou de la musique de Bali. Je n’écoute pas spécialement des disques de pianiste parce que les autres instrumentistes sont justement capables de faire des choses qu’on peut pas faire au piano. Quand j’étudiais, je me suis plongé dans Bill Evans. Ça m’amuse à la maison d’essayer de jouer dans ce style-là, mais en concert, je n’arrive pas à le faire. Jouer comme les autres, c’est un trip, soit tu le fais à fond, soit tu ne le fais pas. Quand on étudie, on fait beaucoup de transcriptions et pendant des années, j’ai surtout transcrit d’autres instruments que le piano: guitare, sax ou même voix. Une fois, j’ai transcrit juste la voix de Björk. C’était un énorme boulot, ça sonne super facile et normal quand on l’écoute, mais, en fin de compte, le placement et le phrasé sont très avancés rythmiquement. »
Art Tatum
« J’ai acheté un box de blues et de vieux jazz, avant le swing: Art Tatum notamment. Je veux me pencher sur cette période. Souvent, même pour les musiciens, le point de départ, c’est Charlie Parker. Ce sont des idées évolutionnistes: le jazz actuel serait plus compliqué à certains niveaux et donc plus riche. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Si tu écoutes tout ce qui s’est passé avant le bebop, c’est d’une finesse extraordinaire… En Europe, dans les écoles, on commence avec le bebop, mais on va rarement consacrer du temps à ce qui se passait avant. Bill Evans a tellement révolutionné l’approche du jazz au piano qu’il a été comme un nouveau point de départ pour Chick Corea, Herbie Hancock, Keith Jarrett… Ce qui se faisait avant s’est perdu. Je veux creuser là-dedans. »



