CRISS CROSS RENCONTRE anouar brahem

Il sera ce soir Salle Pleyel pour présenter son nouvel et brillant opus « The Astounding Eyes of Rita » dédié au poète palestinien récemment disparu Mahmoud Darwish. Musicien et compositeur au carrefour des traditions musicales, il est surtout l’un des plus dignes ambassadeurs du oud dans le monde. Criss Cross a cherché à savoir comment Anouar Brahem avait forgé son caractère sonore au contact de Manfred Eicher, Dave Holland ou encore Jan Garbarek.

ECM a eu une importance capitale dans votre carrière…
Je connaissais le label ECM, mais c’est vraiment un grand hasard. Je vivais en Tunisie, j’avais vécu quelques années en France. J’avais envie de jouer mes compositions, mais au début des années 80, les labels produisaient plutôt des « musiciens ethniques » ou traditionnels. A l’époque je leur avais tout simplement envoyé une K7. Je suis peut-être le seul artiste d’ECM à avoir été produit ainsi. Manfred est vraiment tombé par hasard sur cet enregistrement, c’était vraiment une chance. La rencontre s’est faite comme ça, il y a presque vingt ans.

Cette relation vous a changé ou vous a rassuré?
Je crois que je me suis retrouvé vraiment en adéquation avec lui. Le premier jour ça m’a fait bizarre parce que j’avais l’habitude de travailler seul, de décider seul, de n’avoir personne avec moi à part les musiciens. De disque en disque, je me rends compte de la chance que j’ai de pouvoir travailler avec ce Monsieur parce que je pense qu’il apporte énormément. Manfred Eicher n’écoute pratiquement aucune note
avant l’enregistrement, donc a priori il fait confiance aux musiciens. Mais son rôle pendant l’enregistrement n’est pas seulement technique (même s’il a une capacité extraordinaire à spatialiser les instruments), il est aussi artistique. Quand on travaille sur un disque, on n’a pas toujours le recul nécessaire pour choisir les bonnes prises. Lui comprend tout de suite quand il écoute une œuvre pour la première fois ce qui marche ou pas. Son avis est très pertinent: c’est un dialogue de musicien à musicien. Comme c’est quelqu’un de passionné et d’intègre, il ne recherche pas le succès à tout prix, il est là au service d’une musique et il vous donne le sentiment que ce qui se passe maintenant, c’est la chose la plus importante du monde. Ça donne une énergie extraordinaire. Sans lui, je serais un peu « handicapé ». Je fais la musique que j’ai envie de faire, je n’ai pas de pression pour jouer avec tel ou tel musicien, même s’il peut faire des suggestions.BRAHEM_PHOTO_INTWSur ECM vous avez notamment collaboré avec des grands saxophonistes comme Jan Garbarek ou John Surman, qu’est-ce que cela vous a apporté?
Oui, ça a été des expériences formidables. Avec Dave Holland et John Surman, j’ai eu envie dix ans après « Thimar » de refaire une tournée avec eux, ça s’est formidablement bien passé. C’est magnifique de jouer avec des musiciens aussi talentueux. Ce sont des choses qui s’inscrivent en vous et qui vous imprègnent. Ces rencontres ont été possibles grâce à Manfred. Quand j’ai voulu enregistrer « Thimar », il m’a fait écouter « Angel Song » de Kenny Wheeler dans lequel jouait Dave Holland. Au départ j’étais parti avec l’idée de jouer avec un autre contrebassiste peut-être moins connu. J’ai dit à Manfred que l’idéal serait de travailler avec Dave parce que le son de sa contrebasse était tellement rond et chaud… C’était exactement ce que je recherchais et Manfred a favorisé cette rencontre. Parfois c’est moi aussi qui ramenais des musiciens vers ECM comme François Couturier…

Votre jeu en a été changé? D’autres instruments que le oud peuvent vous influencer?
J’ai voulu jouer de la guitare mais quand j’en ai acheté une, le seul professeur de guitare du Conservatoire de Tunis avait quitté le pays! Le qanoun m’aurait plu, mais c’est un instrument très difficile à trouver. J’ai pris aussi quelques cours de piano chez une vieille Italienne de Tunisie… Il y a beaucoup d’instruments qui m’interpellent, mais je ne m’y suis jamais mis sérieusement. Je sais qu’il y a des gens qui ont un côté multi-instrumentiste… mais pas moi!
Je crois que dans le son que j’ai réussi à avoir (et qui, je l’espère, évolue ou évoluera), il y a toutes ces strates. J’ai été par exemple fasciné par le son du sitar indien, du sarangui, du saz, du baglama, du bouzouki, de la guitare flamenco… Je me suis intéressé à tous ces instruments, je les ai écoutés, je me suis inspiré de la technique propre de chacun d’entre eux. C’est ce qui différencie peut-être ma manière de jouer par rapport à d’autres. J’ai parlé avec Dave Holland de cet aspect du son. J’avais le sentiment que dans le son de la nouvelle génération, il y avait comme une tendance à se ressembler. Ils possèdent une technique extraordinaire, mais on trouve rarement des gens qui trouvent leur propre son. C’est un peu le cas des joueurs de oud. Les musiciens sont peut-être mieux formés musicalement et théoriquement dans des Conservatoires, mais ils se font moins eux-mêmes comme c’était le cas des générations passées. Le côté self made man qui crée sa propre technique, cela donne des musiciens qui arrivent à avoir un son singulier et original. Ce sont ces défauts qui donnent une empreinte. Peut-être que les Conservatoires ont tendance à restreindre un peu cette diversité…

Suite de notre rencontre avec Anouar Brahem.

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