Après son incroyable concert à Pleyel, Criss Cross ne pouvait rien faire d’autre que de vous offrir la deuxième partie de sa conversation intense avec Anouar Brahem: le pouvoir de la musique, sa relation au cinéma, ses doutes de compositeur, le joueur de oud, récemment décoré par Frédéric Mitterrand, se confie comme jamais.
C’est difficile d’accoucher d’un disque?
C’est un grand plaisir de terminer un disque [rires]! Bien sûr que c’est difficile parce que l’on puise à l’intérieur de soi-même. On a toujours l’impression que 95% de ce que l’on fait est mauvais, donc il faut avoir la patience et les nerfs suffisamment solides pour attendre les fameux 5% qui vont faire éventuellement l’objet d’un disque. On ne se lève pas chaque matin en étant inspiré et en ayant envie de dire quelque chose d’intéressant. C’est très délicat car si l’on est en attente de la bonne inspiration, elle ne vient pas. C’est une terre qu’il faut travailler, qu’il faut faire bouger. On passe par de nombreux états d’âme: aujourd’hui vous pouvez considérer ce que vous avez fait hier comme intéressant, le lendemain vous pouvez avoir une idée totalement différente. Et puis on a toujours tendance à ne pas terminer un travail, à penser qu’il manque toujours quelque chose. Il faut parfois une tierce personne ou une échéance pour vous pousser à terminer ce processus, sinon il peut durer indéfiniment! Je crois que la vie de musicien est plus plaisante que celle de compositeur. Le compositeur a toujours l’impression d’avoir quelque chose sur le feu…
D’autres objets artistiques hormis la musique peuvent vous inspirer?
Je dirais même que c’est absolument nécessaire: voir un beau film, c’est une bénédiction. Je ne sais pas si ça influence ma musique, mais quand un livre me bouleverse, je sens qu’il se passe quelque chose en moi. Je suis assez difficile d’ailleurs, mais heureusement ce genre d’émotion arrive de temps en temps!
Quel cinéphile êtes-vous? Vous vous concentrez sur la musique?
Non, mais c’est étonnant que vous me posiez la question parce que j’ai récemment vu un film turc absolument magnifique, Les Trois Singes [de Nuri Bilge Ceylan]. C’est un film où il n’y a pas de musique, mais j’ai trouvé la bande son extraordinaire. Il y avait une atmosphère dans les sons de pluie, de bruit, d’orage, des crépitements qui en disaient beaucoup plus que n’importe quelle musique… C’est drôle parce qu’en tant que musicien je ne m’intéresse pas trop aux musiques de film!
Vous en avez composées pourtant?
Oui, c’est vrai, mais la musique peut jouer des rôles très différents dans un film. Le compositeur doit arriver à percevoir ce dont a besoin l’image, rentrer dans l’univers du réalisateur. Ça peut être contraignant, mais ça peut vous amener à travailler sur des univers que vous n’auriez pas fréquentés. A priori si je compose une musique pour moi, je ne vais pas concevoir une musique kitsch ou une pièce pour une danseuse de night-club! Et le cinéma vous pousse à faire des choses que vous n’auriez pas faites. Parfois il y a des frustrations, les compositeurs de cinéma se plaignent beaucoup du fait que les musiques soient charcutées, mais j’ai eu la chance de travailler avec des gens qui font du “cinéma d’auteur”, des gens que je connaissais et qui m’ont laissé une liberté totale. C’est un travail qui peut être très fragile. Une fois j’ai travaillé avec une réalisatrice qui était très contente des musiques que j’avais choisies. Deux jours après, sur la table de montage, elle m’appelle catastrophée : “je n’ai pas du tout retrouvé ce que j’ai écouté, ça ne marche plus du tout”. Nous revoyons la musique sur les images ensemble et je me rends compte que la musique était trop forte. C’était un film très intimiste et il fallait que la musique intervienne d’une manière très discrète et feutrée. Ils n’avaient pas pensé à diminuer le volume…
Quel pouvoir a la musique sur vous? Quand on écoute votre oeuvre, on a l’impression que vous privilégiez la musique “qui adoucit les moeurs”?
La musique peut jouer tous les rôles: elle peut donner envie de danser, vous émouvoir au point de faire pleurer, elle peut vous calmer, faire ressortir toutes sortes d’émotions… A priori, j’ai plutôt tendance à écouter de la musique instrumentale proche de ce que je fais en tant que musicien. Mais il m’arrive aussi d’écouter d’autres choses, de débarquer dans une soirée et d’entendre une musique que je n’aurais pas spécialement écouté chez moi! Plus généralement, j’aime écouter les musiques qui m’émeuvent. Il se trouve que celles qui m’émeuvent correspondent à certains musiciens, certaines esthétiques, mais ça peut être des choses très diverses: Nusrat Fateh Ali Khan m’émeut, Paco De Lucia aussi… On a tous ce sentiment de la chair de poule, de quelque chose qui fait réagir votre corps. Parfois on obtient cette réaction en écoutant une petite chanson de variétés à la radio alors qu’on ne s’y attendais pas forcément… Je sais que certaines choses qui m’émeuvent peuvent déranger, voire mettre mal à l’aise, d’autres personnes. C’est pour ça que je peux tout à fait comprendre que certains détestent ce que je fais.
Votre musique revêt souvent un caractère très solennel, y a-t-il un aspect spirituel dans votre travail?
On me le dit souvent, mais je n’y pense pas a priori… Je me rends compte qu’il y a parfois comme un aspect méditatif ou un besoin de silence… mais je ne suis pas quelqu’un de très zen, je suis plutôt anxieux! C’est peut-être justement pour cette raison que j’essaye d’accéder à une certaine sérénité dans ma musique…
Première partie de l’interview d’Anouar Brahem.


