Cette soirée d’ouverture de Sons d’Hiver, Samuel Beckett aurait pu en écrire le récit. On a attendu, attendu et attendu Don Cherry. Et il n’est pas venu. Remarque, on aurait pu s’en douter car le Monsieur nous a quittés en 1995. On aurait rêvé de toucher son esprit, sa musique, son génie du doigt lors de cette soirée marquée par la présence de sa fille, Neneh, on se contentera du reggae singulier de Hamid Drake…
On attendait beaucoup de cette soirée d’ouverture de Sons d’Hiver et malheureusement, on attend encore. Un public chauffé à bloc, un théâtre de Cachan bondé comme un Parc des Princes un soir de PSG-OM, des spectateurs en veux-tu en voilà qui trouvent siège où ils peuvent (sur les marches, sur toutes sortes de rebords, sur les genoux de Claire, etc.) : tout était prêt pour lancer la 19e édition du festival du Val de Marne sur les chapeaux de roue.

Et ça commençait plutôt bien avec le reggae libre et dévergondé du Bindu de Hamid Drake. Des musiciens option virtuose (Jeff Parker nous réconciliant même avec la guitare wah-wah), une machine aussi bien huilée qu’une montre suisse tout juste sortie de l’atelier, une joie de vivre plus contagieuse que la grippe A. Bref, un début de soirée réussi. Seul bémol: un Napoleon Maddox bien (trop) sage. On le connaissait bien plus polisson, le garnement.

A la pause, tout le monde ne parlait que de ça. « Ah Don Cherry, quel bonhomme! » « C’était bien, mais vivement l’hommage à Don Cherry ». Certains jeunes rassuraient leurs amis « non, tu vas voir la musique de Don Cherry, c’est énorme ». En plus, il allait y avoir Neneh, une des plus séduisantes réussites de Papa Cherry. Quelques minutes plus tard, la belle arrive pour seriner de sa voix légèrement éraillée « Freedom Jazz Dance » sur… Freedom Jazz Dance. Point de Don Cherry à l’horizon, ni l’esprit, ni la lettre. Soyons patient.

Et malheureusement le reste fut du même acabit. Mené par le percussionniste Kahil El’Zabar, The Ehnics délivre une musique sans relief remplie de boucles naïves lancées par Franck Orall. Même les excellents Corey Wilkes et Ernest Dawkins n’arrivent que très rarement à relever un plat dont la sauce ne prend décidément pas.

La faute à un manque de répétition? Neneh Cherry bute sur les textes, les musiciens tâtonnent, Kahil El’Zabar fait les gros yeux à Franck Orall pour l’inviter à stopper un sample hors propos. Le public s’attendait à vivre une relecture émouvante (car en présence de sa fille) de l’oeuvre de Don Cherry, il se retrouve face à un patchwork sans saveur où Horace Andy cohabite avec des divagations stériles autour de « Love Supreme » et « The Creator Has A Masterplan » (mots plus prompts à évoquer John Coltrane et Pharoah Sanders que Don Cherry). Si Kahil El’Zabar expliquait en fin de parcours avoir voulu rendre hommage à l’esprit humaniste de Don Cherry, c’est plutôt l’impression de s’être fait avoir sur la marchandise qui domine.
Ernest Dawkins pourra présenter tout l’étendue de son talent dès le mardi 2 février avec son New heritage Ensemble au théâtre Jean Vilar d’Arcueil.
Ce soir du lourd, mais c’est déjà complet… Pour info, le quartette de William Parker invite deux légendes, le violoniste Billy Bang et le saxophoniste James Spaulding. Hum…


