Dans la série « personne ne nous a demandé notre avis, mais on va quand même vous le donner », voici nos impressions irritées sur le « conte » de Joann Sfar bizarrement intitulé Gainsbourg (Vie Héroïque). On a beau chercher, on ne voit malheureusement aucun héros dans ce film. Explications.
Certains ont adoré comme nos camarades des Inrocks ou de TSF Jazz, même les critiques acerbes du Masque et la Plume sur France Inter ont défendu son inventivité. Et c’est bien cela qui nous a interrogés. Car à Criss Cross, on a été agacé par ce film et d’inventivité on n’en a point trouvé. Pendant toute la séance on maugréait, on s’énervait, on rêvait de s’en griller une pour se calmer à force de voir des personnages cloper pendant deux heures.

Tout le monde loue les performances des comédiens comme on louerait les exploits d’un Patrick Sébastien. Le grand acteur? Ce serait le clone, le mime parfait, la copie conforme. Laetitia Casta serait magnifique car elle serait blonde, pulpeuse et singerait les intonations lascives de la Bardot et Sarah Forestier ridicule parce qu’elle exagèrerait le personnage de France Gall? A Criss Cross, on se demande plutôt si un acteur ne doit pas avant tout apporter de soi au personnage qu’il incarne. Et à ce petit jeu Eric Elmosnino s’en sort plutôt pas mal lorsqu’il s’agit de camper Lucien jeune, et beaucoup moins bien quand il pastiche Gainsbourg vieux.
Mais surtout l’arnaque la plus manifeste, c’est le choix scénaristique de Joann Sfar: celui d’un biopic (quasi) chronologique qui fait passer la vie de Serge pour un long fleuve tranquille. Résultat on s’ennuie ferme car on sait exactement ce qui va se passer : après Gréco, Bardot, après Birkin, Bambou. Point d’échappatoire à cette ligne amoureuse tant attendue. Si on choisit de parler de son film comme d’un conte, pourquoi ne pas oser le conte alors? Pourquoi suivre les faits avérés de la vie de l’homme à la tête de chou? Pourquoi ne pas rêvasser sur une période de sa vie comme l’a génialement fait Gus Van Sant avec Kurt Cobain?

Pour bien nous rappeler qu’il est dessinateur avant tout, Joann Sfar symbolise le mauvais génie de Gainsbourg par un personnage animé qui le suit dans les périodes difficiles de sa vie. C’est ça l’inventivité? Or Lucien n’est que rarement en guerre avec son double. A force de la schématiser, la vie de Gainsbourg n’a rien d’héroïque. Tout héros affronte des obstacles, parcourt un chemin cahin-caha, combat des « ennemis » (intérieurs et extérieurs). Rien de cela chez Sfar : Serge n’apparaît que comme un opportuniste qui suit les modes sans trop se poser de questions. Du coup, on se prend à rêver d’un Joann Sfar qui aurait assumé sa condition de dessinateur et qui, à l’image d’une Marjane Satrapi, aurait produit un film d’animation onirique et libre de toute chronologie écolière.

A force de ne pas avoir point de vue, Sfar s’expose à toutes sortes de critiques : il est où Jean-Claude Vannier, il est où Michel Legrand, et Catherine Deneuve, et Isabelle Adjani, et Alain Bashung…? Bref, vu qu’il ne fait pas de choix, on se retrouve à lui reprocher beaucoup d’oublis plus ou moins justifiés. Délimiter et choisir, les deux mamelles de la création, ce bon vieux Clint Eastwood ne fait rien d’autre dans son film sur Nelson Mandela.

Loin de nous l’envie d’inviter le public à ne pas aller voir ce film. Au contraire, aller voir un film, un concert, un spectacle qui nous irrite crée parfois des réactions stimulantes inattendues. Au sortir de Gainsbourg (Vie Héroïque), on a l’impression que la composition de chanson est un exercice facile, indolore et toujours fécond, ça donne envie de s’y mettre. Il ne nous reste plus que d’être content d’avoir reconnu Angelo Debarre en prof de guitare manouche et de se remettre en boucle un hommage au beau Serge réussi, celui de John Zorn et de Mike Patton.



[...] des inrocks. Heureusement d’autres journaux n’ont pas encenser cette catastrophe, suivre cette critique que je partage à 120%. Les américains sont les seuls à savoir faire du biopic, et la plupart du temps leur réussite ne [...]