Tout a été dit des conditions douloureuses dans lesquelles se sont déroulées ces concerts au Café Montmartre (qui, comme son nom ne l’indique pas, se trouve à… Copenhague) et l’Académie du Jazz vient de sacrer ce coffret « People Time » (Emarcy/Universal) meilleure réédition de l’année passée. Pour quelques instants, Stan Getz se joue de ce satané cancer qui aura malheureusement sa peau quelques semaines plus tard. Pour quatre concerts et sept sets d’une semaine de mars 91, le saxophoniste fait (quasiment) comme si de rien n’était. Il y aurait matière à méditer sur tous ces artistes qui, malgré la maladie, parviennent à se transcender une fois les doigts de pied posés sur une scène, qu’elle soit de théâtre, de musique ou de pacotille. De mémoire de Criss Cross, on se souvient encore d’un Joe Zawinul qui, lors des Flâneries de Reims 2007, rajeunit de vingt ans une fois ses doigts posés sur le clavier. En duo avec le piano charmeur de Kenny Barron, Stan Getz connaît le même miracle. La puissance lyrique de son saxophone sur First Song, la lave en fusion de Con Alma, la malice d’I Wish You Love: autant d’interprétations à couper le souffle, à activer les glandes lacrymales, à provoquer l’imaginaire. Car la grande force de ce coffret, c’est son intemporalité. Il aurait pu être capté hier, il y a cent ans, peu importe, la beauté est un vernis de jouvence, elle décloisonne les rides du temps. Et puis surtout, mettre ces disques dans une chaîne, ça claque tout de suite une ambiance: on a l’impression de se trouver dans un vieux rade, la pluie claque à la porte, les discussions nous entourent, nonchalantes, réconfortantes, galvanisantes. Et on écoute deux mecs qui crient, qui pleurent, qui rient. Alors oui, on va nous demander, « mais Criss Cross, pourquoi tant de lyrisme? » ou « haro à tous les Chateaubriand du monde, rendez-nous le Criss Cross gouailleur!’ Et bien non, à écouter le chant du cygne de Stan Getz, on n’a pas envie de gouailler, on a envie de s’asseoir, rêvasser plus ou moins gravement, s’allumer un cigarette et se resservir un verre à la santé du bonhomme. Na zdorovie!


