Les doyens font de la résistance. Outre Jacques Coursil dont le « Trail of Tears » fait les beaux jours de la platine Criss Cross et dont on vous reparle très vite, Gil Scott-Heron sort des placards l’autre chef-d’oeuvre de ce début d’année. Chez le Monsieur, tout fait sens et « I’m New Here » (XL Recordings/Beggars) est bien plus qu’un simple album: c’est un histoire palpitante, une autobiographie musicale, un manifeste des temps modernes, un témoignage implacable de notre époque. Le diable se cache dans les détails. Gil Scott-Heron, qui chante Me And The Devil, le sait mieux que quiconque, lui qui soigne cet album de retour dans ses moindres recoins: de courtes interludes quasiment parlées entrecoupent des morceaux en bonne et due forme dont aucun ne s’étend inutilement – quand GSH a fini de réciter ce qu’il a dire, il se tait, un précepte à méditer. Car il y a des dizaines de pistes de lecture-écoute de « I’m New Here ». Truffaut faisait de Citizen Kane d’Orson Welles une pierre de touche car il résumait le passé du cinéma tout en en annonçant l’avenir. Le parallèle reste de mise pour Gil Scott-Heron qui passe d’un sample de Kanye West (On Coming From A Broken Home) à une version hallucinante du Me And The Devil de Robert Johnson. Sur le morceau titre du disque, il réussit à marier Johnny Cash à Neil Young sur un texte plein d’ironie: Heron est un vieux de la veille, une légende vivante, mais il se présente à nos oreilles comme un petit jeune, un petit nouveau, vierge et coquin à la fois. The Crutch évoque le Massive Attack de « Mezzanine », I’ll Take Care of You rappelle que GSH est une incroyable voix de la soul. Bref, même si « I’m New Here » ne dure que 29 minutes, il s’y passe beaucoup plus de choses que dans la quasi totalité des disques de 70 minutes de notre époque. Sur Running, le Monsieur s’en explique en avouant préférer la course à la marche. Et c’est peut-être cela le secret de GSH, comme s’il rejouait la fable du lièvre et de la tortue en en modifiant la fin: le lièvre Heron fait des pauses, prend la pose, pose ses rimes avec nonchalance, mais gagne à la fin sur toutes tortues du monde. On n’a pas fini de parler de ce disque, on le répète, premier véritable chef d’oeuvre de cette année 2010, 29 minutes dont le principal secret serait peut-être de se révéler frustrantes comme un strip-tease réussi, là où d’autres, en nous montrant trop, nous aurait retiré tout désir.


