JAZZ CLASH guillaume perret yoann durant

Seconde partie de notre rencontre découverte entre deux jeunes saxophonistes qui montent, qui montent, qui montent. Yoann Durant et Guillaume Perret papotent générations (ah les grands mots!), esprit de groupe, coups de coeurs musicaux, grands moments de leur année 2009. Attention, dans dix ans, cette interview sera culte. Ceux qui la liront dès aujourd’hui pourront le clamer fièrement: « Durant et Perret dans Criss Cross? Ah, je me souviens, c’était le bon vieux temps, à l’époque on avait des retraites, un ministère de la Culture et toutes nos dents. Mais mon Dieu, que l’hiver était vif cette année-là… » On en frémit déjà: à Criss Cross, nos souvenirs sont déjà posthumes.

Avez-vous le sentiment d’appartenir à une nouvelle génération dans le monde du jazz, peut-être plus ouverte que la précédente?
Yoann Durant: Je savais que vous alliez nous poser cette question. Je ne pense pas que la génération qui nous précède était fermée: regardez Michel Portal qui enregistre des concertos de Mozart!

Oui, mais il n’y avait pas de mélange: d’un côté le classique, de l’autre le free et ainsi de suite…
YD: Ou Magma par exemple, c’est Wagner, Coltrane et Soft Machine à la fois…

C’est vrai, mais Magma, c’est un ovni dans cette génération.
YD: Peut-être… Oui, cette ouverture est inévitable aujourd’hui. Je relisais justement Edouard Glissant et son concept de créolisation (« nous vivons dans un bouleversement perpétuel ou les civilisations s’entrecroisent », « c’est le métissage d’arts qui produit de l’inattendu, le jazz est un inattendu extraordinaire, un inattendu créolisé! » ndlr). On se rencontre et même si on ne côtoie pas des gens vraiment différents de nous, il y a forcément des idées qui circulent…

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Tout ce mélange se fait malgré vous alors?
YD: Oui, ça se fait tout seul. Je ne me dis pas que je vais mettre toutes mes influences dans ma musique.
Guillaume Perret: Ma musique est le produit de toutes mes influences: c’est toute la musique que j’ai digérée qui ressort sans que je m’en rende compte, c’est un processus qui ne se réfléchit pas, qui se fait naturellement. Après avoir écrit certaines compositions, je me suis rendu compte que certaines personnes à l’autre bout du monde, qui ont sûrement des influences communes, faisaient un peu le même genre de musique que moi. Il y a un climat commun.

On a l’impression que les nouveaux groupes, les nouveaux projets qui se créent en ce moment sont moins obsédés par les solos que par le passé. Ils ont une nouvelle manière d’écrire la musique improvisée qui met en avant le dialogue entre les instruments, les mélodies et l’émotion.
GP: C’est ce qui est bien dans les concerts de rock ou de pop où l’on voit un groupe sur scène et pas des all-stars ennuyeux comme le jazz a beaucoup aimé en faire à une époque. En faisant ça, on a un peu tué la richesse du jazz, qui est une musique, au-delà de ça, vraiment géniale. Je me pose d’autres questions, plus liées aux émotions: tu es sur scène, qu’est-ce que tu veux raconter comme histoire?

C’est vrai qu’il y a un retour au groupe et au collectif. Et en plus, des groupes qui jouent ensemble depuis longtemps et qui ont un projet commun, pas des groupes « artificiels » le temps d’un concert . C’est un peu ce qui se passe avec vos groupes respectifs.
YD: C’est vrai que nos groupes ne portent pas le nom d’un musicien. Ce sont des entités à part entière. J’aime bien me dire qu’à un moment notre groupe ne nous appartient plus. C’est vrai qu’on nourrit le groupe et inversement. Le groupe m’apprend des choses, il devient comme une entité qui vit presque toute seule, avec ses limites bien sûr…

Souvent les musiciens de jazz sont plus influencés par ceux avec qui ils jouent que par de grandes figures historiques.
YD: Et même parfois l’influence n’est pas musicale. Sinon j’aurais l’impression de faire de la consanguinité: de la musique qui engendre de la musique qui engendre de la musique… Ça peut être aller au cinéma, se promener dans une forêt, la médecine chinoise, la physique quantique…

A ce sujet, quel écrivain ou quel cinéaste peut vous influencer? De quel artiste vous sentez-vous proches?
YD: Je ne suis rarement fan de quelqu’un. Ce sont des influences diverses et multiples qui changent tout le temps. Je ne veux pas appliquer les théories des autres. C’est justement la singularité des artistes que j’aime qui me touche, ils sont eux-mêmes, donc je ne veux surtout pas la copier. Je me souviens d’une anecdote de Bernard Lubat: quand il a vu pour la première fois le quartette de Coltrane à Juan-les-Pins je crois, il s’est dit « putain, qu’est-ce que c’est difficile d’être soi-même…! Comment je vais faire? »

GP: Oui, je suis d’accord, de toute manière, à partir du moment où tu décides d’être créatif, c’est mort! (rires). Il ne faut pas y penser, mais être toujours sur le qui-vive et réussir à mener son groupe comme un chef d’orchestre, tirer le meilleur d’eux-mêmes.

Est-ce que vous attachez de l’importance à l’image que dégage un artiste autrement que par sa musique, par exemple à la pochette d’un album ou à l’attitude du musicien?
YD: Oui c’est important, je choisis les images de mes pochettes de disque, mais je n’irai pas jusqu’à faire appel à des spécialistes en communication visuelle!
GP: Pour le projet Electric Epic, j’ai essayé de développer un univers visuel et graphique qui vient enrober notre musique. Le choix du nom de l’album est important, car « Epic » renvoie au voyage, au fantastique, à l’aventure et « Electric » à notre influence rock. D’ailleurs la pochette de l’album reflète ce côté électrique via l’enchevêtrement de câbles qui m’entourent. C’est moi qui ai pensé la photo et qui ai fait la jaquette de cette image. J’ai travaillé avec un photographe professionnel pour aboutir à la photo définitive. Je vais d’ailleurs encore plus loin dans cette expérience visuelle en travaillant avec d’autres professionnels la scénographie et les clips musicaux.

C’est vrai que parfois, dans le monde des musiques improvisées ou du jazz, cette notion d’image est trop peu exploitée. Par exemple Kanye West ou Mos Def avant la sortie d’un album font beaucoup de communication visuelle pour faire venir le public à eux. Quelle relation avez-vous avec l’image du jazz?
YD: Oui, en même temps, personne n’est d’accord sur le mot jazz. C’est un concept fourre-tout. D’ailleurs lors d’un cours, Claude Carrière qui est spécialiste de Duke Ellington, racontait que les premières critiques, dans les années 20, pensaient que la musique que jouait Duke Ellington n’était pas du jazz. Tout ça parce qu’il ne venait pas de La Nouvelle-Orléans et qu’il avait un son différent du style New Orléans. Alors que les frontières du jazz sont mouvantes. Même moi, je ne suis pas toujours sûr de faire du jazz, mais j’ai l’impression quand même de partager quelque chose avec l’histoire du jazz. Alors est-ce qu’il faudrait qu’on change de mot pour désigner notre musique?

Est-ce qu’en faisant le choix de faire du jazz, ne prenez-vous pas plus de risques? N’est-ce pas presque un choix politique de faire une musique qui n’est pas « formatée »?
GP: Nous ne faisons pas du jazz par opposition ou par réaction aux musiques formatées. Notre but, c’est de diffuser notre musique et d’être singulier et reconnaissable parmi la masse, de sortir du lot, de créer un mouvement.
YD: Nous créons de la musique selon nos envies, sans vouloir à tout prix répondre à certaines attentes ou rentrer dans des codes.

Alors si ce n’est pas un choix politique, avez-vous, comme Steve Coleman un lien spirituel avec la musique?
GP: Je dirais plutôt un lien émotionnel, plus que spirituel.
YD: Oui d’une certaine façon, tout ce qui est du domaine de l’indicible, de ce qui est incertain, compte dans mon lien avec la musique. Ce que j’aime dans la musique, et plus généralement dans la vie, c’est quand il existe différents niveaux de lecture. Je n’aime pas qu’on me dicte ce que je dois penser d’une oeuvre et qu’on me dise comment je dois l’interpréter. J’ai un rapport hyperactif à la musique, j’aime la déchiffrer et trouver différents niveaux d’interprétation ou niveaux émotionnels. La musique peut avoir tous les effets sur moi, du rire aux larmes.

Quel genre de mélomanes êtes-vous? Etes-vous à la recherche de nouveaux talents ou êtes-vous plutôt à la recherche de pépites du passé?
GP: Je prends ce qu’on me donne et ce qui me tombe dans les mains, je ne suis pas un fin connaisseur de l’histoire du jazz.
YD: J’aime découvrir la musique dans des concerts plutôt que de l’écouter sur des supports. Mais il y a certains artistes dont j’aime écouter les CD comme Radiohead ou Björk, qui font des disques « hyperproduits ». Björk avec « Volta » a réussi à reproduire sa performance sur scène.

C’est comme les Beatles dont les disques sont des œuvres, des actes créatifs à part entière. Et toi Guillaume?
GP : J’ai cette envie de faire un disque bien produit, bien monté en améliorant l’utilisation des samples par exemple.

Quels sont vos derniers coups de coeurs musicaux?
GP: C’est Goldfrapp, je plane à fond là-dessus. (Note de Criss Cross: mais lors de l’entretien Guillaume nous a passé du jazz éthiopien.)
YD: La musique d’Antony and the Johnsons, que j’ai découvert récemment, m’émeut et me touche beaucoup.

L’année 2009 a été riche en rencontres pour vous, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ou touché?
GP: La soirée TSF à l’Olympia a été une belle expérience, on a bien cartonné, j’ai été étonné de l’accueil qui nous a été fait alors qu’on sortait des limites du genre.
YD: Le concert de Rétroviseur à la Dynamo m’a beaucoup plu. J’aime ce groupe. C’est Yann (Joussein) qui nous réunit et il nous permet beaucoup de choses. Il a un truc de Miles Davis! J’étais ému quand je jouais, il y avait des bonnes vibes, je me sentais vivant, en mouvement et libéré!

Guillaume Perret sera le 20 mars au Triton avec Médéric Collignon et le 8 avril au solo au Showroom de Selmer. Yoann Durant sera le 8 avril à Banlieues Bleues avec Rétroviseur. Auparavant, il sera les 11 et 12 mars à la Maison Populaire de Montreuil dans son duo musico-théâtral avec Pierre Tallaron, « Sois ».
SoiS – Etranger Théâtre


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