Première partie de notre rencontre avec Médéric Collignon. Et comme nous sommes des gens ordonnés, nous commençons par le commencement du début avant de terminer et clôture sur la fin finale. Donc pour Criss Cross, le trompettiste-scatteur-bugler-beugleur parle de son dernier disque, mais aussi de Mahler, de la polémique Télérama, des moutons blancs et noirs, de Led Zeppelin…
Offrir un objet de qualité à l’auditeur (pochette chiadée, sortie en vinyle, production aux petits oignons), c’est pour toi une des manières de redonner de la vie au disque physique?
Le vinyle c’est un objet magique, avec un son de qualité. Ça m’a fait un drôle d’effet de voir le mien avec mon nom et celui de mes petits copains, c’est un peu comme un rêve qui se réalise… En plus, il y a un effet de double pont entre mon disque laser et le vinyle: d’un point de vue musical, un thème d’un morceau du CD se retrouve dans un autre morceau du vinyle; et d’un point de vue visuel on a fait un poster qu’on peut trouver à la fois dans la pochette du CD et sur la couverture carton du vinyle: au recto, un photomontage des musiciens et, au verso, une illustration dessin d’Etienne Chaize.

Si tu as choisi d’organiser le disque en deux parties, c’est un hommage à l’époque du vinyle?
C’est surtout pour magnifier deux morceaux que j’aime beaucoup: le côté très nerveux, très changeant, très cyclothymique de Interlude et son opposé, l’aspect très horizontal et évolutif de Ife, basé sur la répétition, sur peu d’éléments de changement. « Shangri Tunkashi-La » est un véritable concept: chaque objet est relié à une pensée, une symbolique. Sinon je jette. Je ne fais pas de la musique pour le son, donc je la fais pour les symboles: tous les objets sont reliés, tout a un sens.
Comment as-tu eu l’idée d’insérer des cors dans tes arrangements?
Je voulais avancer dans ma création. J’avais montré mon côté schizophrène sur « Porgy and Bess », en jouant la carte du grand recording, en ajoutant plusieurs parties bugle, plusieurs parties cornet, plusieurs voix… Manquait plus que les cors pour « Shangri Tunkashi-La ». Le cor, c’est un vieux fantasme Malherien, je connaissais François Bonhomme qui jouait du cor, il est Ardennais comme moi, et je lui ai demandé de me trouver d’autres gars. Je voulais huit cors, comme dans la Troisième Symphonie de Malher mais j’en ai eu la moitié, car c’était trop cher.
Le monde d’aujourd’hui est frustrant, on ne peut plus se branler avec trente instruments sans dépenser un milliard. Il n’y a plus de production grandiose qui vaille le coup. Ou alors on sollicite Vince Mendoza pour faire des arrangements mais ça sonne plastique, ce n’est vraiment pas beau. Pourtant c’est un bon arrangeur, mais il fait ça vite fait, bien fait. C’est la faute à l’argent mais aussi à la connerie des musiciens, on en parlera plus tard, on donnera des noms (rires)… C’est un fantasme enfin réalisé et le son que ça a donné quand je me suis mis à écrire… ouah! J’entends à la fois le Fender Rhodes qui envoie ses marteaux sur le métal, les résonances, l’électricité, l’onde… et les cors. Cette pâte électrique plus la deuxième créée par les cors, ça a donné un gâteau hallucinant. En fait, dans « Shangri Tunkashi-La », j’ai continué sur le fantasme 68-75 de Miles Davis, de l’époque néo « Bitches Brew » (à partir de « In a Silent Way ») jusqu’à « Agharta ».
L’album semble travaillé jusque dans ses moindres détails…
On me prend pour un clown, un débile mental car quand tu ne fais pas comme tous les moutons, t’es le mouton noir ou on te rejette parce que t’as des cornes ou une trop grosse queue… Ce n’est que quand cette personne a réussi qu’on lui dit que c’est bien ce qu’elle a fait, mais on ne le dira jamais quand elle est parmi la masse. Chaque fois que j’ai fait un truc qui n’était pas dans la norme, on m’a pris pour un fou, un clown, un con, un martien. Quand « Porgy And Bess » est sorti, une critique acerbe de Michel Contat pour Télérama a créé une polémique et a enfin excité la marmaille. Il y a eu des trucs super d’écrits, pas forcément sur le disque, mais sur les rapports entre journalistes et sur ce qui les animait réellement. Y’a même un type qui a fait une analyse de texte, ils se sont lâchés, ça ne s’était jamais vu! Maintenant, certains, dans leurs papiers, me prennent plus au sérieux. Pourtant c’est un disque qui est moins sage que le précédent. « Shangri Tunkashi-La » c’est plus bordel, plus punk. Mais ils se sont rendu compte que je ne suis pas un clown: je suis un mec actif, nerveux, rapide mais pas malade. Je me suis accepté comme personne et c’est ça qui gène et qui fait peur. Et la peur amène la violence verbale et physique. Moi, je transforme ma violence en musique, je pense que c’est plus sain que de déverser des bêtises.
Ce disque est surprenant dans le sens ou on aurait pu attendre une suite de « Porgy and Bess », alors qu’il est totalement différent. Il est beaucoup plus rock, voire hard rock…
J’ai utilisé tous les rocks du monde, du rock symphonique jusqu’au hard rock, écoutez la fin de Ife, elle est costaud! Kashmir (dédicace à Led Zeppelin) est un morceau qui n’a rien à voir avec Miles, mais qui exprime musicalement et symboliquement ma volonté: que cette musique perdure dans le cœur des gens avec cette fin qui ne finit jamais où Frank Woeste se retrouve seul. Encore une fois, je ne fais pas du son pour le son… C’est une poussière dans l’œil à mon disque. D’ailleurs j’ai fait pareil dans « Porgy and Bess » qui se termine par Mood, écrit par Ron Carter pour le deuxième quintette de Miles. Je l’ai fait par envie, puisque ça n’a aucun rapport avec le « Porgy and Bess » de Gershwin, c’est même antérieur! J’avais aussi mis le morceau My Ship qui n’avait aucun rapport non plus!
Que signifie le titre du disque?
« Shangri Tunkashi-La », c’est hyper symbolique: « Shangri-La » c’est le pays du sacré, de la paix, le paradis perdu et c’est aussi un terme emprunté au Kashmir de Led Zeppelin. Vous voyez, tout est lié! Et Tunkashila, c’est une légende indienne que j’ai résumée de manière sexuelle en une histoire de pipe sacrée! La musique sérieuse, ça n’existe pas! A SUIVRE…
Criss Cross remercie crisscrossement Camille pour son aide.


