CRISS CROSS RENCONTRE jacques coursil

« Trails of Tears » quesako? Hormis d’être le nouveau chef-d’oeuvre de Jacques Coursil, c’est aussi une partie capitale de l’histoire des Indiens d’Amérique. Le trompettiste nous en dit plus sur la genèse et les dessous du descendant de « Clameurs ».

On a l’impression que cet album a été long dans sa genèse. Est-ce lié au sujet ou à des raisons musicales?
C’est vrai que c’était un projet long en élaboration. Mon souci, c’était de ne pas faire d’erreur de proportion. Si j’avais voulu aller au bout de mes déterminations, je n’aurais fait que du Free Jazz Art pendant soixante minutes avec mes copains américains des années 60. On aurait fait une sorte d’Historical Statement, de réunion de tous ces jeunes vieillards que je suis allé chercher à droite et à gauche! (Sunny Murray, Bobby Few, Alan Silva, Mark Whitecage et Perry Robinson) Mais je crois que ce que nous avons réussi à faire ensemble, sur ce morceau particulier, c’était le maximum de concentration collective que je pouvais obtenir. Je les ai asséchés comme un buvard, c’était une des sessions les plus fatigantes du siècle! Ça donne ce détachement, cette retenue. Je crois que c’est le seul morceau de free jazz que je pourrais écouter en boucle (rires). Et donc ce n’est pas qu’on est loin du cri, le cri est encore là, mais ça fait quand même longtemps que ces gens-là travaillent sur la même chose et ils ont approfondi leur son, ce sont de parfaits virtuoses. Voyez la partie d’Alan Silva, il est au-dessus de tout! On dirait du Ligeti avec son archet…!

Pourquoi justement avoir choisi d’insérer un morceau « free » en plein milieu du disque?
C’est ma manière de souligner l’importance de l’improvisation dans cette musique. On a tendance à vouloir jouer des mélodies carrées, avec de la récurrence permanente parce qu’on sait très bien que la répétition, c’est la jouissance absolue! Encore et encore et encore…. 90 000 personnes font 90 000 disques par jour qui font du encore, encore, encore… On peut se poser la question si on a encore de l’air pour respirer et faire autre chose que du encore, encore, encore mais faire du nouveau, nouveau, nouveau… C’est comme quand on est sur un chemin et qu’on se promène, on ne peut pas savoir à quel moment on va s’arrêter de marcher. Ce n’est pas comme quand on tourne, quand on fait une ronde et qu’on revient toujours à son point d’origine, parce que c’est ça une cadence: on transite par son point d’origine en permanence. Tandis que là, le chemin n’est pas terminé, il monte, il descend… Et c’est sur cette pièce et celle avec Bobby Few que la première cadence était d’abord celle des respirations collective. Du coup, ça donne du contrepoint comme on aimerait en avoir partout et non pas des collages. J’avoue que j’en ai été surpris. En principe quand on est peintre et qu’on finit une toile, si on n’en est pas un peu surpris, on peut la ranger derrière les autres. Cette espèce de nécessité de la nouveauté ce n’est pas nécessairement de l’insolite, c’est simplement comme quand on a un petit jardin, il y a toujours une partie qui n’est pas cultivée. Et c’est par là qu’il faut aller, parce que la première année, ça va produire des fleurs magnifiques.

Quand vous avez décidé, dans ce nouvel album d’avoir cette partie free jazz, quelle est la résonance historique qu’il peut y avoir à parler de free jazz de nos jours quand le free jazz était un mouvement politique, culturel….
Quand je leur ai proposé de faire une session ensemble, ils étaient tous, tout à fait opposés au mot « free jazz » mais quand j’ai ajouté « Art » derrière, tout de suite ça les a branchés: « Free Jazz Art ». Il fallait faire une peinture, un grand tableau. La peinture n’est jamais très loin de mes affaires.
C’est vrai que j’approfondis assez la question du son, mais je ne deviens pas aveugle ou sourd parce que je fais de la musique. J’ai encore le monde qui circule dans ma tête. La musique constitue pour moi un pied dans le vide. Le pied dans le sabot c’est tout ce que j’ai vu, entendu, tout ce que je connais, ce qui n’est pas donné dans l’improvisation.

Qu’est-ce que l’improvisation pour vous?
Il n’y a rien de moins improvisé que l’improvisation. L’improvisation, il faut la paramétrer, la structurer et après, ça vous donne un grand espace de liberté. Mais ce n’est pas la liberté à tout prix que je cherche, c’est la musique, la musicalité des choses. Quand vous jouez une note et qu’elle est légèrement prolongée vous entendez les harmoniques et ce que vous allez jouer après est contenu dans ces harmoniques-là, et ainsi de suite. Les choses sont très enchaînées, et dire que ça me sort de l’âme ce n’est pas vrai, la musique sort de la musique!

C’est-à-dire?
Je ne suis pas un expressionniste, mais pas non plus un assembleur bricoleur, la musique pour moi c’est du temps, c’est du temps présent et ce qui m’importe dans les pièces de musique que je fais c’est que l’auditeur puisse se dire mais qu’est-ce qui ce passe à ce moment là? S’il ne se passe rien c’est raté, il faut qu’il se passe quelque chose c’est ce que Schubert appelle « les moments musicaux ».

Justement vous parliez de la marche dans la musique. L’histoire de cet album c’est une marche douloureuse, mais une marche quand même, donc c’est ça le principe?
La musique est déambulatoire. Il faut raconter une histoire, il faut que le temps coule. Il ne s’agit pas de jouer des formes, et puis de bien les jouer et puis elles sont tellement jolies qu’on les recommence encore et encore… C’est comme dans les chansons, vous avez trois paroles et chacune est répétée dix fois dans un espace très limité de temps, donc ça crée une émotion immédiate, et c’est bien fait, c’est fait pour ça: une chanson c’est trop court pour produire autre chose qu’un jet d’émotion. Tandis que dans une pièce un petit peu plus étendue, le public mais aussi les musiciens veulent absolument coller au caractère répétitif des choses, probablement pour être rassurés, alors qu’il n’y a vraiment pas de quoi avoir peur! Parce que pour une fois qu’il y a un espace libre! Croyez-moi, si jamais je fais comme tout le monde ou si je fais comme je veux, je ne gagnerai pas plus d’argent dans l’un ou dans l’autre cas! (rires) Alors je ne vois pas pourquoi je ne me paierais pas la liberté absolue qu’on m’offre. La marche, la déambulation commence à la marche militaire, la fanfare, et puis après le carnaval. Tout ça c’est la même chose. Vous avez le tambourineur qui fait marcher les troupes et puis derrière les gens qui se moquent de ceux qui marchent au pas et qui dansent, mais ils dansent exactement sur le même rythme! D’ailleurs, en créole, on ne dit pas danser au carnaval, on dit « courir le vidé » (le vidé = ensemble des personnes qui défilent). C’est très déambulatoire, on va quelque part, c’est tout un peuple qui danse, ça avance, et il faut qu’il se passe quelque chose à chaque pas. Il y a un récit de l’existence, et moi j’ai envie d’improviser dans l’ordre de ce récit.

Mais le carnaval est une marche joyeuse, or la marche que vous évoquez dans ce disque est douloureuse et tragique…
Mais même le carnaval est une marche douloureuse, c’est une manière de rire de la mort. Il s’agit d’aller pendant trois jours enterrer Vaval (le roi du carnaval qui symbolise tous les problèmes de l’année écoulée). Le dernier jour, le mercredi des Cendres, on va même le brûler dans la mer. Il y a cet déambulation. Pour agrandir le spectrum de la marche, il y a les exodes. Dont l’exode des peuples Indiens qui deviennent Indiens précisément à cause de ces exodes. Avant, ils sont tous différenciés par des nations. En application de l’Indian Removal Act, qui est une loi qui les oblige à céder aux colons blancs leurs terres, ces peuples sont déportés de l’est du Mississippi vers l’ouest (l’actuel Oklahoma). Ce déplacement est appelé « The trail of tears », (en Cherokee « Nunna Daul Isunyi ») c’est-à-dire « La piste où ils ont pleuré » pendant laquelle ils traversent des milliers de kilomètres dans le froid et dans la neige… Les premiers titres sont les premières itinérances (il les joue avec son quartette antillais Cadences Libres: Jeff Baillard, Alex Bernard et José Zébina). À chaque station on se raconte ce qu’il s’est passé pendant ces jours de marche. Dans les deux derniers titres, (retour des Cadences Libres), j’ai voulu invoquer le transfert inverse, le Middle Passage où l’on traverse l’océan avec les esclaves qu’on réunit à Gorée.

Parler de l’Histoire des Indiens, c’est parler pour vous de l’Histoire d’autres peuples déportés?
Oui, on massacre les peuples d’un côté et on compense en déportant d’autres ailleurs. Ce n’est pas l’histoire des Indiens, c’est l’histoire de tous les peuples qu’on a bougé: quand on en bouge un, il faut en déplacer un autre. Quand on vide un pays, c’est pour y mettre un autre peuple. Ce qui semble le plus insolite c’est de croire que je raconte l’histoire des Indiens, je raconte l’histoire du monde.
Cette déambulation-là c’est en fait l’histoire du monde. Le monde est très jeune: il a 500 ans et pas plus. Avant il y avait des mondes qui s’ignoraient et non pas une globalité. Il était là, mais on ne savait pas qu’il était là: ce dont on n’a aucune idée, ça ne peut pas exister. Cela fait 500 ans que nous vivons une histoire commune. Ces exodes, ces grands mouvements à travers l’Atlantique et dans le reste du monde constituent l’histoire du monde mais pas l’histoire des Indiens ou des esclaves, mais la vôtre, la mienne… C’est comme la corde qui a deux bouts, si vous racontez l’histoire de la corde, il y a forcément deux bouts opposés. Ce qui me frappe, c’est que la France est en plein délire d’hexagone alors qu’il y 50 ans les frontières de la France touchaient les confins de la planète.

Quel pouvoir attribuez-vous à la musique pour faire passer des idées? Est-ce que la musique peut faire passer des idées ou la musique c’est avant tout un travail sur des notes, des harmonies, des émotions…
La musique et le langage sont deux choses différentes, mais ça ne les empêche pas de se croiser sur le chant où l’on a les deux en même temps. La musique est un système de valeurs sans signe ce n’est pas la peine de vouloir la rendre bavarde, mais elle est là. C’est comme si vous me demandiez à quoi sert l’Himalaya, je n’en sais rien mais je dois me placer par rapport à ça.

La suite !

Nos remerciements les plus chaleureux à Camille, comme d’habitude, pour son aide précieuse comme les pierres.

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