Elle sort cette semaine son troisième disque, sobrement baptisé Opus 3. Une performance vibrante en trio qui nous a donné envie de mieux connaître une saxophoniste discrète, mais qui a su s’imposer année après année sur la scène hexagonale. Rencontre avec Sophie Alour, fille d’infidélité dans la fidélité, héritière d’Arthur Cravan et Woody Allen.
C’est ton premier disque en trio. Pour un saxophoniste, être le seul à tenir le discours mélodique, c’est un grand challenge, comment en es-tu venue au trio?
Plutôt naturellement car ce lieu-là (le Laboratoire de la Création où elle nous reçoit) a été un lieu d’expérimentation. Il est à notre disposition pour ça, on a tenté plein de choses et le trio c’est venu naturellement parce que tout le monde n’est pas libre forcément. Et je trouve ce son magique parce que ça redistribue les rôles de chacun, c’est fondamentalement ça. On sort du cadre forcément, la basse n’a plus du tout le même rôle et du coup la batterie non plus. Moi c’est pareil: le risque c’est de trop en dire pour essayer de couvrir le silence. J’essaye de ne pas le faire. Je trouve qu’en ce moment c’est ce qui me convient le mieux. Je sens que ça m’ouvre des portes, ça me libère de plein de choses, même en matière de style. Ça oblige à quelque chose de différent et puis tout sonne… on peut s’attaquer un peu à tout, le son est très fort, la patte sonore est très marquée: que le morceau soit franchement jazz ou pop ou rock, il y a toujours le même son qui est là et qui cimente le tout.
Pour travailler le son de l’album, tu avais des références en tête (Fly, Aka Moon ou Sonny Rollins) ou tu ne voulais surtout en avoir?
Fly je les ai pas mal écoutés. On m’avait passé leur premier disque et j’avais un enregistrement du Sunset où j’étais, mais c’était il y a six ans. Et je n’ai surtout pas acheté le dernier! C’est vrai que ça fait partie des exemples, plus que les autres… Mais ce que j’ai beaucoup écouté, même si je pense que ça ne s’entend pas, ce sont des choses comme Lee Konitz avec Elvin Jones en trio, Ornette Coleman, le disque « Avant-Garde » de Coltrane et puis Eric Dolphy, des choses comme ça… Ce n’est pas évident de parler de l’émotion que procurent ces disques, mais il y a quelque chose de très particulier auquel je tiens… comme une espèce de gaieté dans la tristesse ou de tristesse dans le gaité. It’s Magic ou Left Alone par Dolphy par exemple, je les adore parce que ce n’est jamais sentimentaliste.
Comment choisis-tu les titres de tes morceaux?
Ah je les cherche quand même! Je suis une laborieuse pour les titres (rires). Je tenais vraiment à que ce ne soit pas un disque en américain. C’est un truc maintenant… pareil au début je le faisais et ça me semble débile maintenant, chacun ses goûts, mais je suis française, je ne parle pas un mot d’anglais, faut que j’arrête (rires). Parfois certains trucs marchent mieux en anglais et j’en parle un petit peu, mais ce n’est pas ma langue. J’aime la littérature, je lis beaucoup, il n’y a pas de raison que je n’utilise pas ça un minimum au moins pour les titres. Et c’est dur en fait!
Mystère et boule de gommes par exemple?
Ce n’est pas celui dont je suis le plus fier (rires). Au départ, ce morceau s’appelait Enigme, mais j’avais peur de donner inconsciemment dans le côté énigmatique de la femme, le mystère, etc., ce qui me gonfle. J’ai donc mis Mystère et boules de gomme pour aller à l’encontre de ce cliché.
Ode à Arthur Cravan?
(Rires) C’est comme dans les jeux de rôle, la réponse est dans Arthur Cravan! Ça a été un peu une révélation et une dédicace à un ami qui me l’a fait découvrir. Je ne me sens pas du tout à la hauteur d’Arthur Cravan, mais c’est comme un exemple à suivre, une étoile dans la nuit. C’est un poète boxeur qui éditait une revue qui s’appelait Maintenant entre 1913 et 1915, juste avant la Première Guerre. C’est le neveu d’Oscar Wilde mais ça on s’en fout! C’est un type complètement excentrique, le père du dadaïsme et de tous ces mecs qui faisaient des scandales, etc. Mais ce n’est pas du tout cet aspect-là qui m’intéresse… enfin je ne crois pas. Pour moi il représente la vraie liberté en art. Il commente le Salon des Indépendants et il casse tout le monde, c’est affreux, il est extrêmement dur, mais en même temps quand il aime, il aime vraiment… mais il se trouve qu’il aime peu de gens! Et là il casse une peintre qui s’appelle Marie Laurencin et il lui explique qu’il « n’est point douteux qu’un étron soit aussi nécessaire à la formation d’un chef-d’œuvre que le loquet de [sa] porte » Il est extrêmement fantasque, c’est un électron libre, un vrai, sans dogme, sans école, sans mouvement. Il n’est pas partisan de quoi que ce soit, il est déserteur et le revendique. J’adore ce personnage.

En quoi la littérature peut influencer ta musique?
Je pense que ça l’influence, mais de quelle manière je n’en sais rien et je ne veux pas le savoir. C’est évident, on est traversé de plein de trucs, la musique elle ne sort pas de n’importe où : on est un peu un bout de ce qu’on a écrit, un petit peu après ça transforme, ça embellit… Forcément: j’ai réécouté mon premier disque récemment et je me suis dit c’est marrant. J’étais assez touchée en fait par ce disque, c’était naïf et en même temps sincère. Mais avec le recul je me dit que je ne pourrais plus écrire ça du tout et c’est tant mieux. C’est bien la preuve qu’on évolue et cette évolution, elle ne s’est pas juste faite de musique… heureusement.
Ce que tu dis avec la musique, tu aurais pu le dire en écrivant ? Ou ce n’est que la musique et ça ne sera que la musique ?
Oui, ce ne sera que la musique ça c’est sûr. Je n’ai pas le talent d’écriture du tout, mais c’est quelque chose que j’aurais bien aimé avoir. Les mots, c’est quand même ce qui nous manque à nous musiciens. D’ailleurs en ce moment, il y a en plein qui écrivent les paroles, qui font appel à du chant… J’ai des amis qui étaient jazzmen et qui sont partis vers la poésie et la chanson. Je peux comprendre, mais je sais où sont mes limites et je n’irai pas dans ce sens-là. Et ma musique n’est pas une musique à message…
Ça peut être aussi transmettre des émotions…
Oui… je suis la même, donc forcément entre les trois disques, j’ai dit la même chose. Je pense que fondamentalement il y a une constante, mais j’ai l’impression que ce n’est pas forcément de la cohérence, je ne suis pas du tout pour la cohérence. Je suis pour l’incohérence! Il faut être infidèle à soi-même. Il ne faut surtout pas chercher à faire ce qu’on a déjà fait. Il faut être déserteur… comme Arthur Cravan! (rires)

Les dix éléments capitaux du bureau de Sophie Alour dans son local de répét’. On remarque Lâchez Tout d’Annie Le Brun, autre chantre de la désertion avec Arthur Cravan.
Quand t’es-tu dit la musique était vraiment ta voie?
Après des études littéraires, j’ai fait une école privée qui était sensée un peu faire le lien entre tout ce que j’aimais. Et finalement comme je n’osais pas me lancer là-dedans (en plus je ne jouais pas de saxophone), je me destinais à travailler dans les festivals. En fait cette école ça a été très bien car ça m’a vaccinée complètement, c’était affreux. Je me suis ressentie complètement… avec une autre sensibilité que ces gens-là, on n’était pas faits du même bois… c’était presque viscéral. Juste après ça, j’ai pris une année sabbatique pour faire de la musique et j’ai fait le CIM… enfin trois mois! Et ensuite ce n’était plus possible de revenir en arrière, j’avais touché du doigt ce qui était essentiel à ma vie.
Tu as écouté ou tu écoutes beaucoup de saxophonistes ou pas du tout?
Je trouve que le saxophone c’est un instrument bêta, c’est un peu borné, c’est con, c’est chiant comme instrument, c’est très difficile à dépasser, c’est surdéterminé, c’est un peu comme le violon au XIXe siècle. Dans le jazz, c’est l’instrument emblématique et en même temps c’est tellement codé, c’est très difficile à utiliser. Effectivement j’écoute de tout et la plupart du temps comme il n’y a pas de saxophone et que je reviens sur mon instrument, j’ai envie d’en faire autre chose. Mais c’est très difficile, pour l’instant je sais que je suis encore dans des limites très formelles… mais je n’ai pas dit mon dernier mot! Tout a été fait avec le saxophone, tout le monde a essayé de détourner cet instrument. Mais je ne sais pas, peut-être qu’un jour je chanterai comme tout le monde me dit « mais vous êtes chanteuse », peut-être qu’un jour je le ferai (rires)!
Pourquoi avoir choisi le sax alors?
Parce que c’est un instrument qui me touche… J’écoute pas mal de saxophonistes aussi et je sais que mon jeu est celui d’un saxophoniste pour l’instant, mais je n’ignore pas ce qui a été fait. J’essaye d’écouter les aînés, mais je sais que ma voix n’est pas là, je n’arriverai jamais à aller contre cet instrument… soit je le délaisserai, mais je ne veux pas aller contre lui, j’ai vraiment du mal. Parce que je l’aime trop en même temps.
Mais tu peux imaginer le délaisser…
Oui, quand j’écoute d’autres musiques, je me dit que cet instrument ne m’aide pas à me libérer, mais c’est mon seul moyen d’expression. Si je me mets demain au violon, ce ne sera que formel. Je pense qu’il faut réussir à prendre une diagonale plutôt que de le prendre de front et de faire son saxophoniste de service, mais ce n’est pas évident. J’en suis toujours à chercher comment faire. En même temps, je l’aime donc il ne s’agit pas de lui faire du mal!
Quelle importance accordes-tu au côté « show » du jazz?
L’expérience de la scène c’est ça : les gens écoutent avec leurs yeux avant tout, tu sens que la dimension de spectacle est légitime quand on va voir un concert, on attend un peu ça. Mais moi en tant que musicienne, j’ai tendance à vraiment écouter. Mark Turner a une espèce d’aura bien particulière, je comprends que ça intéresse les gens, on n’échappe pas à ça, mais c’est presque un handicap pour moi dans la mesure où ça distrait l’attention. Je ne suis pas une bête de scène, je ne le serai jamais, je suis musicienne, j’essaye avant tout d’exprimer quelque chose. Faire de la scène c’est venu après, c’est quelque chose que j’apprends mais c’est très difficile, pas évident. Je ne vais pas prendre des cours de théâtre, j’essaye de faire les trucs à ma manière, de faire entrer les gens dans mon univers, mais musical. Faire de l’animation, je ne sais pas faire ça.
Comment envisages-tu ton futur musical: creuser ton sillon comme Bill Evans ou faire ta révolution constamment comme Miles Davis?
Oui, mais en même temps Miles a fait beaucoup de disques dans les styles très précis avant de changer, c’étaient des périodes très longues. Le problème c’est qu’aujourd’hui on voudrait qu’à chaque disque « tu te renouvelles ». C’est l’étiquette qui change. Je ne pense pas que dans le fond on fasse autre chose. Est-ce qu’il vaut mieux faire la même chose toujours un peu dans la même esthétique ou changer d’esthétique à chaque fois et faire toujours la même chose. Je ne sais pas. Mon exemple c’est Woody Allen. Il emprunte des voies différentes, un coup c’est Bergman, un coup c’est truc, mais il fait du Woody Allen, il ne va pas chercher à faire quelqu’un d’autre. Une autre femme, c’est les Fraises Sauvages de Bergman, mais c’est traité par lui. Je crois que je suis assez fidèle dans l’infidélité ou infidèle dans la fidélité, il y a quelque chose comme ça, pour moi ce qui importe ce n’est pas l’emballage, mais si ça me limite un jour peut-être que j’irai voir ailleurs. Mais je suis quand même vachement attachée à cette musique. Je me rends compte que le jazz c’est vraiment une musique que j’aime et plus ça va, plus j’aime cette musique vraiment pour de bon!




Super interview fouillée et instructive. Pourquoi » fille d’infidélité dans la fidélité » ?
Merci pour la photo du bureau. Me rappelle une rubrique malheureusement disparue de jazzmag où l’artiste montrait tout ce qu’il avait dans son sac.
1/ merci !
2/ à cause de cette phrase « Je crois que je suis assez fidèle dans l’infidélité ou infidèle dans la fidélité »