On finit la semaine en beauté avec la seconde partie de notre rencontre avec Jacques Coursil. Après avoir évoqué « Trails of Tears », le trompettiste revient sur ses précédents opus et l’importance de John Zorn dans son retour sur le devant de la scène. Mais comme d’habitude, « Il Professore », nous emmène bien plus loin que ça et dissèque pour nous un concept musical qui lui tient à coeur, le minimalisme. Camarade supporter du PSG ne passe pas ton chemin, on parle aussi nichons, bécanes japonaises et bagarres.
Tout à l’heure vous parliez de peinture. Souvent quand on parle de votre travail sur le son, on parle de sculpteur sonore, vous, vous qualifieriez plutôt de peintre sonore?
Oui, absolument! Soyons poètes, la plus belle chose du monde, celle qui concentre tout, c’est la voyelle! Il n’y a rien de plus beau qu’une voyelle et dans n’importe quelle langue. Les voyelles appellent les mots les plus sucrées, les peintres ont mis des voyelles dans les couleurs. Avec un instrument à vent, dès que le son sort, c’est une voyelle qui sort. C’est l’ascension des voyelles. Les consonnes sont les articulations des sons de ce chant. Et c’est là que ça commence à devenir intelligible. Il y a le chant et les consonnes qui sont les articulations Il y a la technique de trompe, de trompette et celle du cornet. Ça s’appelle le coup de langue, c’est mon langage. Le son est ma matière et les articulations mon langage.
C’est-à-dire?
Ce langage-là est différent du langage de mes contemporains trompettistes qui ont plutôt tendance à jouer legato et à considérer que la trompette est un instrument organisé comme le clavier. Alors que pour moi c’est pas du tout ça, c’est une trompe. Vous faites une note, vous générez les harmoniques de cette note en même temps, donc c’est plus comme un clairon, un instrument d’appel. Ce n’est pas la peine de multiplier les millions de notes. Dans ce cas, il n’y a pas de langage. Tout est basé chez moi sur le souffle continu, qui est certainement très bon pour la musique mais encore meilleur pour la santé. Mais faire des efforts en jouant un instrument de musique me semble totalement absurde, ce n’est pas un sport, pas plus qu’on ne voit un danseur danser avec la bouche ouverte! L’important dans la danse, c’est l’élégance du corps, l’équilibre de l’ossature, pas les muscles!
Pareil avec la musique donc?
Pour tenir le souffle il ne s’agit pas d’être un athlète! Comme disait Mingus, pour jouer d’un instrument à vent il faut avoir les pectoraux comme des seins de femme! (Rires) Donc la voix ne sort que quand le corps est relâché. Le souffle continu est une sorte de grand yoga, de grand zen et donc la trompette devient un instrument pour respirer. Dès que vous respirez, inspirer devient tout aussi important que souffler puisque vous faites les deux en même temps, ça crée des univers de sons double et triple. Et il faut vous habituez à ça! Pendant de longues années, j’ai beaucoup souffert parce que je n’arrivais pas à trouver l’intonation. Il y avait tellement de notes qui sortaient en même temps que c’était toujours faux! Mais il ne faut pas essayer de vouloir, la volonté en musique ça me semble dérisoire!
Quand vous improvisez vous ne « voulez » rien?
L’improvisation, ce n’est pas de la performance. Un improvisateur, ce n’est pas quelqu’un qui marche sur les mains en faisant des notes! Il faut que chaque note soit une petite épingle qui vous pique. Donc le minimalisme consiste à enlever le superflu. Ce n’est pas de jouer peu de notes, on peut en jouer énormément : je connais de grands artistes qui couvrent le spectrum de millions de doubles croches mais qui n’en font pas une seule de trop. Ce n’est pas une question de quantité, il ne faut pas qu’il y en ait une en trop, c’est tout.
D’ailleurs le mot « minimal » marque votre retour sur disque en 2005 sur le label de John Zorn, Tzadik. Comment vous a-t-il convaincu?
John Zorn a été mon élève quand j’étais professeur à l’Ecole Internationale des Nations Unies, une des meilleures écoles secondaires des Etats-Unis, s’il vous plaît (rires). Des années plus tard, il a repris contact avec moi alors que j’étais à l’Université de Cornell, ça fait encore partie de ces choses prestigieuses que je n’ai jamais cherchées mais qui me sont tombées dessus – il n’y a pas une université qui a produit plus de prix Nobel que Cornell, il y en a à tous les étages! J’enseignais et je travaillais ma trompette comme on travaille la théorie des langues… Et il m’a écrit un mot « ah, vous êtes là, je vous invite à dîner, venez donc à New York! » Et pendant le dîner, il m’a dit: « mais pourquoi tu ne ferais pas un disque ». Je lui réponds « Ça fait 35 ans que je n’ai pas mis les pieds dans un studio, je ne sais même pas à quoi ça ressemble une machine aujourd’hui…! » Mais il a insisté, donc j’ai écrit pendant une semaine et j’ai enregistré le tout en une session. On a fait un peu de mixage, d’edit et puis c’était bon. Il était très surpris! D’ailleurs je ne suis pas sûr qu’il ait aimé au premier coup, maintenant je crois que ça va mieux… Mais il a toujours été très fraternel et s’est très bien occupé de moi.
Le concept de minimalisme, c’est un concept important pour vous? Quand vous êtes revenu dans le monde de la musique vous avez appelé votre disque « Minimal Brass ».
Si vous parlez avec quelqu’un et qu’il vous dit des choses qui n’ont pas de pertinence vous trouver le moyen de décrocher, ça s’appelle du radotage. Ce qui veut dire que dans la conversation courante, le moindre mot est lié à son économie et ça ne sert à rien d’en rajouter sinon ça endort tout le monde. Pour la musique, c’est exactement la même chose, il faut avoir cette économie là de pouvoir goûter le silence et l’angoisse que ça procure, plutôt que de remplir, remplir, remplir. Quand vous jouez un son, le son résonne d’autres sons et il faut prendre le temps de les entendre sans ça personne ne les entendra si vous-même vous n’entendez pas les sons que vous produisez parce que vous les couvrez avec d’autres sons à toute vitesse. Il faut rester tranquille et laisser à l’auditeur sa place et savoir qu’en temps que musicien on est côté auditeur. Je ne suis pas dans une position théâtrale, le personnage ne parle pas au public, il parle aux autres personnages, pour le personnage le public n’existe pas! Pas pour le musicien, il est dans l’oreille commune. Et moi si ça me fait plaisir et que ça ne fait pas plaisir au public, je pense que je suis fou ou sourd. Les musiciens, malgré leur oreille musicale, peuvent être extrêmement sourds et donc extrêmement narcissiques.

Il faut donc toujours penser au public?
Il n’y a rien de plus commun, de plus ordinaire, de plus social que l’émotion musicale et donc il faut aller vers cette chose normale et ordinaire de l’émotion musicale. Alors évidemment ça crée une exigence musicale différente parce qu’on écoute de la musique pour couvrir le vacarme du monde. Quand vous faites tourner votre machine à laver vous allumez votre radio: on rajoute du vacarme sur du vacarme. On vit dans un univers de vacarme insensé, la ville génère un bruit effrayant. La ville, c’est un univers saturé de sons. Mais ça ne veut pas dire que ce vacarme là ne contient pas toutes les beautés du monde. C’est vrai, c’est joli le chant des oiseaux, mais une belle moto japonaise qui passe à toute vitesse c’est aussi très grisant, on se dit que son propriétaire ne l’a acheté que pour le son qu’elle émet (rires)! Les vrombissements peuvent être somptueux. Il faut créer la musique en ouvrant le rideau. Je veux bien être un magicien mais je ne suis pas un pâtissier,je ne suis pas en train de construire des choses. Je ne vous donne pas tous mes secrets architecturaux, car ce n’est pas construit. Quand on construit quelque chose, c’est pour être libre à l’intérieur, ce n’est pas pour s’enfermer dans la construction qu’on a faite.
En parlant de vos secrets d’architecte, « Minimal Brass » a été une manière de construire vos morceaux qui semble être différente de vos autres travaux. Est-ce le cas?
A chaque nouveau projet, je mets le pied dans le vide. J’ai fait « Clameurs » en me disant que j’avais tenu le coup en faisant « Minimal Brass » qui était quand même une prise de risque importante. « Minimal Brass » était écrit dans un parallélisme et en verticalité. Une fois écrit, c’était facile à jouer. Tout le problème de ce projet c’est que la musique n’est apparue qu’à la dernière prise. Tout le monde était totalement affolé autour de moi. Puis tout d’un coup à la dernière prise ils ont compris. Pour les Cadences Libres (le groupe principal de « Trails of Tears ») ça été la même chose, personne ne savait ce que ça allait donner. Heureusement ce projet était bien financé. Quand il y a un peu d’argent sur la table les gens écoutent un peu plus ce que vous dites.

C’est important que les gens vous écoutent justement?
Quand j’étais gamin, je jouais dans les bals et j’allais à des concerts écouter des musiciens. Un jour, je me suis demandé si on faisait le même métier. Je me suis dit: je suis venu écouter leur travail, ce sont des poètes. Les autres sont rhéteurs pour moi. La rhétorique a quelque chose à vous dire, mais les poètes n’ont rien à vous dire, ils ont quelque chose à dire, ce n’est pas pareil. Ils disent quelque chose et c’est vous qui tombez dedans, ce n’est pas eux qui vous le colle dans les oreilles. Ils plantent un arbre au milieu de la prairie, et vous n’êtes pas obligé de grimper à l’arbre, vous pouvez passer à côté. C’est ça la poésie. « Clameurs » c’était particulier parce que ce projet intégrait aussi de la poésie. J’étais plus politique, j’avais envie de dire quelque chose. Je suis allé cherché des poètes comme Frantz Fanon, Edouard Glissant, Monchoachi, Antar. Quasiment personne ne les connaissait alors qu’ils forgent toute la culture du monde. C’est étonnant comme l’Occident ignore les grands poètes de l’Orient alors que c’est la porte à côté. Il y a un moment de surdité qu’il faut dépasser et il ne faut pas accabler les médias ou les instituteurs parce qu’ils ne nous en ont pas parlé: c’est toute une société qui éduque une personne. C’est ma propension de l’éducation : celui qui apprend doit arracher ce qu’il veut savoir à l’autre. Il faut soi-même se déplacer, monter la cote, il faut aller voir.
Est-ce que par la poésie vous parlez de politique? Est-ce que les deux projets sont liés?
Ce n’est pas que c’est lié. Je ne pense pas qu’il y ait de relation entre deux objets distincts. La relation c’est moi. Je suis le trou vide au milieu des merveilles du monde. Ce qui peut vous remplir l’esprit c’est l’éblouissement, l’émerveillement. Par exemple, pas besoin d’avoir lu Victor Hugo ou Balzac pour faire parler la ville de Paris. Il n’y a pas d’endroit à Paris qui ne génère pas de discours, la ville est chargé de paroles. Même l’esthétique de façade est bavarde. C’est la raison pour laquelle je ne cherche pas à faire de lien. Je dis que la musique se fait dans la bagarre du monde.


