CRISS CROSS RENCONTRE collignon médéric

Seconde partie de notre rencontre fleuve avec Médéric Collignon à quelques heures de son show hommage à Morricone à Banlieues Bleues et à un moins d’un mois du concert de sortie de son « Shangri Tunkashi-La » le 30 avril dans le cadre du « Sunset Hors les Murs ». C’est l’occasion de discuter de la figure qui hante son oeuvre depuis toujours, Miles Davis. Le trompettiste en profite pour nous apporter sa pierre à l’édifice de la définition du jazz et pour lancer un grand appel à la révolution. A bon entendeur…

Ça fait deux albums que tu rends hommage à Miles Davis. Qu’est-ce qu’il représente pour toi?
J’ai pas mal écouté Miles Davis et j’ai surtout écouté tout ce qui concernait la période « In A Silent Way », comme Early Minor par exemple. « Bitches Brew » c’est pareil: j’ai enregistré des morceaux qui étaient contemporains à l’époque, qui ont été enregistrés en studio mais qui ne sont jamais sortis ou qu’on ne connaît que très peu car ils ont été dispatchés dans d’autres disques. Par exemple Conda, (un morceau que je joue souvent sur scène et que j’ai transformé en Anaconda) est à la base une improvisation de Miles avec laquelle j’ai créé un thème. Je me suis amusé à faire le musicologue à deux balles… Miles, c’était quelqu’un qui voulait un peu révolutionner le jazz, mais il savait que le jazz ce n’était pas de l’improvisation. Aujourd’hui les gens se trompent, ils jouent vraiment comme des crêpes car ils pensent que le jazz c’est la musique la plus libre du monde… mais c’est faux!

Artwork: Mati Klarwein

Et l’improvisation alors?
L’improvisation, c’est autre chose, c’est un style musical à part entière, ce n’est pas le jazz. Le jazz est une musique écrite. Et puis le vieux fantasme du blues avec les chaînes et les champs de coton ça va cinq minutes! Ce sont des mythes! Il faut faire taire les blancs quand ils parlent de jazz parce qu’ils ne disent que des conneries. D’ailleurs je ne vais pas tarder à me taire! (rires) Ce qui m’intéresse chez Miles, ce sont les réactions qu’il a suscitées. Pourquoi certains l’ont détesté? C’est parce qu’ils se sont dit qu’il n’avait pas le droit de changer de voie dans le jazz. Ce qui m’importe aussi, c’est qu’il fait encore aujourd’hui l’actualité: je ne suis pas du tout « jazz nécrophile »! Et puis il savait extirper le meilleur des autres musiciens. Il attendait d’eux qu’ils soient « musique », pas qu’ils cherchent de la musique: on ne joue pas de la musique, on est musique! C’est hyper généreux comme geste. En plus Miles était un mec très drôle, c’est ce que disent les musiciens qui ont joué avec lui, pas les jaloux qui étaient en face. Il n’y a pas de démocratie dans la musique. Dans mon groupe Jus De Bocse, j’essaie de jouer mon rôle le mieux possible. Mes musiciens sont dans une bulle, dans la musique, dans les émotions. Quand je respire, ils sont toujours en train de jouer, donc ils ont une grande responsabilité. Et moi je fais tout ce qu’ils ne font pas. Miles m’a aussi appris ça.

Est-ce que tu es touché par l’image que dégage Miles? L’illustration sur ta pochette c’est un hommage à cette période?
Oui, c’est réalisé dans le respect de cette époque. Il fallait qu’il y ait une pensée, une volonté humaniste. Sur le recto, j’ai mélangé des sociétés et des cultures différentes: l’Égypte, Rome, la Grèce, je les ai mises dans une bulle, un ovule. Sur le verso, j’ai représenté la destruction, enfin l’autodestruction en rapport avec le 11 septembre. J’ai mis une tour qui représente pour moi un spermatozoïde qui va rentrer dans l’ovule pour créer une lumière (il y même ma chérie dans la tour!) Les années 70, c’est l’époque des mouvements sociaux en tout genre, l’époque où les gens se rebellaient! J’aimerais que le peuple se soulève, fasse du bruit, fasse une révolution sanglante, que la ville s’arrête de vivre!

Artwork: Etienne Chaize

Justement la révolution, c’est un mot qui est important pour toi. Tu as fait un hommage à Il étais un fois la révolution.
Oui, j’ai appelé ça la « résolution » pour être moins sanglant… La révolution c’est toujours la violence, le sang, si ce n’est peut-être la Révolution des Œuillets au Portugal… Pour faire la révolution, il faut faire peur. Alors s’il faut plus de pognon, on va le chercher. Dans la culture, Frédéric Mitterrand dit qu’il donne moins de subventions aux compagnies, aux DRAC, parce qu’il a des chaînes de TV à nourrir parce que la TV c’est bien. Vous vous rendez compte? Un Ministre de la Culture qui dit que la TV c’est vachement bien… et bien non! Qu’il retire les chaînes publiques et il verra que la France s’en fout, qu’elle préfère aller aux concerts…

Ce qui te touche chez Morricone c’est aussi le film qui est derrière ou la musique en soi?
C’est surtout l’arrangeur, le compositeur Morricone qui me touche. Le film aborde des thèmes très forts, mais ils sont mis en valeur par la puissance de la musique. On y sent une révolte contre les camps de concentration. Il parle du bon et du mauvais côté de la révolution: ça concerne tout le monde. C’est aussi un grand film sur l’amitié et ça aussi, ça touche tout le monde!

Est-ce que ça te plairait de collaborer avec un cinéaste comme Michel Legrand avec Jacques Demy ou Ennio Morricone avec Sergio Leone?
Oui je l’ai déjà fait et je suis prêt à le refaire. Et puis ça serait sympa de travailler avec un réalisateur sur le long terme. J’aime cette idée de fidélité dans le travail.

Justement tu es fidèle aux musiciens du Jus de Bocse. Et avec Andy Emler?
J’ai arrêté avec le MegaOctet pour avoir plus de temps pour réaliser mes propres projets. J’avais envie de changer de crèmerie, j’avais déjà six ans de présence dans ce groupe! Et puis j’avais envie de mettre à profit mon énergie pour moi-même et pour ma formation, plutôt que pour celle des autres!

Qu’est-ce qui t’as amené vers le rock, qui t’a fait découvrir cet univers?
C’est venu petit à petit, en écoutant les copains jouer, je suis tombé sur ces sons-là. C’est une autre structure de son que j’apprécie. J’aimerais bien essayer de greffer un énorme apparat de distorsions sur un tapis de d’instruments à cordes! Pourquoi pas?

On a l’impression qu’il y a encore peu de temps, le hard-rock était tabou dans le jazz, Aujourd’hui de plus en plus de musiciens assument cet héritage, de John Zorn à l’United Colours of Sodom…
C’est l’effet que fait la musique: les musiciens se révèlent. L’art c’est ce qui reste. Ce qui m’intéresse c’est le mec qui est capable de bricoler plein de musiques pour faire quelque chose qui sonne. Il n’y a pas une seule façon de faire de la musique. Et puis il faut que cette musique plaise au public, mais il faut aussi savoir leur faire peur! Parfois, je les préviens: « attention ça va être fort » ou « ça va exploser ». Ils pensent qu’ils vont maîtriser ce qu’il se passe, mais ils sont ceux qui reçoivent, il faut qu’ils acceptent mes règles du jeu.

Justement les accidents, ça vous est déjà arrivé en public? Fred a cassé sa basse dernièrement au Duc des Lombards et tu l’as remplacé à la beat box!
Ouh là là la galère… C’est pour ça que je joue plein d’instruments. Ce jour-là, malgré le problème technique, il ne fallait pas s’arrêter, il ne fallait pas lâcher!

Tu prends du plaisir dans ces situations-là?
Oui, c’est chimique, c’est l’adrénaline qui me donne du plaisir! Ça m’était déjà arrivé avant, en Italie devant 3000 personnes. Il y avait eu une panne de secteur dans le quartier. J’ai pris ma trompette à coulisse, je ne me suis pas démonté et j’ai joué un morceau de Vangelis! Une autre fois avec Andy, on s’est retrouvé à Poitiers avec quatre orchestres d’harmonie autour d’un chef suspendu dans une tour de huit mètres. Pareil: panne de secteur et à ce moment-là il y a des cotillons qui sont tombés. Et comme les gens étaient surpris qu’il n’y ait pas lumière… les papiers tombaient dans leur bouche! Et je me suis mis à chanter un thème d’Andy! Et puis le courant est revenu, c’était génial!

Dans le livret de ton dernier album, tu fais aussi un récit épique de la naissace du Jus de Bocse…
Oui, j’ai un peu mystifié l’histoire… La vraie histoire, c’est l’accident de voiture: on s’est planté dans un virage, on a fait deux tonneaux. C’était la veille du premier concert avec Frédéric Chiffoleau. Ça a failli tourner au désastre! Moi, j’ai failli finir décapité! Le veille de l’accident, je me souviens avoir dit « oh, mince la batterie a rayé la voiture… » et le lendemain, la bagnole, c’était un camembert…

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