La soirée affichait complet depuis plusieurs jours. C’était l’un des événements de cette cuvée 2010 de Banlieues Bleues: le « père de l’éthio-jazz » (comme le veut l’expression consacrée) venait fouler les planches de la Maison de la Culture et de la Danse d’Epinay sur Seine. Le doyen Mulatu Astatké escorté des jeunots de The Heliocentrics précédé par le fils du génial Ali Farka Touré, Vieux, dans un mélange détonnant entre rock viril et tradition malienne: bref, une soirée placée sous le signe de la réconciliation des Anciens et des Modernes.
Parfois dans les concerts de jazz, on regrette d’avoir à rester assis sagement sans bouger, sans tousser, sans éructer. Parfois, on se dit qu’on aimerait bien y aller comme on va aux concerts de rock: la bière à la main, à déambuler d’un coin à l’autre de salle pour sentir qu’on fait partie d’un public certes transpirant mais chaleureux. Pour une fois, nos voeux ont été exaucés lors d’une soirée très spéciale de Banlieues Bleues dédiée à l’Afrique.

Salle bondée, public compact. Au début, c’est de loin que l’on assiste à une prestation musclée et vibrante de Vieux Farka Touré. La couleur est rock, les mélodies sont maliennes, l’énergie est sans frontières. Vieux Farka Touré sur disque, c’était déjà bien (car il n’essaye pas de copier ou de profiter de l’aura de son père), mais en concert, c’est encore mieux.

Vieux Farka Touré n’a de cesse d’inviter le public à danser. « Ça ne m’est jamais arrivé de voir les gens aussi peu bouger » dit-il en rigolant. Touché au vif, certaines osent en fin de parcours trémousser quelques-uns de leurs orteils. Pourtant, le son du Malien était tellement puissant et impressionnant que nous à Criss Cross, on se serait bien lancé dans un bon Vieux pogo des familles.

Quelques minutes plus tard, The Heliocentrics débarquent sans la star de la soirée. Après un morceau d’ouverture qui sent bon le concert aux vibrations contagieuses, Mulatu Astatké débarque sous vos applaudissements. Derrière nous, quelques gugus font les malins avec des blagues de niveau d’un supporter de Fabrice Santoro.

Sous cet angle, Mulatu a quelque chose du E.T. de Spielberg: un gentil extra-terrestre aux doigts magiques venu nous rendre une inoubliable visite de courtoisie sur notre planète (banlieue) bleue.

Mulatu Astatké, il nous l’a encore confié quelques minutes avant le concert (entretien à venir très sur Criss Cross), sait très bien ce qu’il doit à Jim Jarmusch. Il n’hésite donc pas offrir des versions baraquées des rengaines popularisées par Broken Flowers, de Yekermo Sew à Yegelle Tezeta, « tubes » que The Heliocentrics arrivent parfaitement à tuner. Du coup, applaudissements, sourires et enfants étaient de sortie.

Malgré les apparences auditives, Mulatu n’est ni saxophoniste, ni guitariste, même si ses mélopées laissent la part belle aux cuivres et à la six-cordes. Non, le Monsieur préfère le vibraphone dont la sonorité fait beaucoup dans le parfum ciné 70’s de sa musique. Dans un monde parfait, il aurait composé la musique du prochain James Bond pour concurrencer Jack White/Alicia Keys et Amy Winehouse. L’appel est lancé…


