Ah c’est toujours un plaisir de feuilleter Wire. Et pas seulement sur notre bidet, Wire, c’est loin d’être une lecture de chiottes, d’autant que les English ont eu la bonne idée de placer le trompettiste Wadada Leo Smith sur leur trône. Une rencontre rare avec un compagnon de route de Roscoe Mitchell, John Zorn ou d’Anthony Braxton.
« Vous en apprenez beaucoup sur vous-même quand vous jouez en solo » confie Wadada Leo Smith au journaliste Phil Freeman. Et celui-ci de revenir sur les quarante années de carrière et le parcours protéiforme du trompettiste, capable de créer son « espace » au milieu de toutes sortes de formations: des ensembles à cordes aux groupes les plus électriques en passant par les improvisations à taille humaine. Mais c’est vrai que le travail en solitaire a marqué son destin personnel: en 1971, il fonde son label, Kabell et y publie “Creative Music 1”. Le label Tzadik de John Zorn a d’ailleurs décidé de compiler tous ces efforts en solitaire dans un splendide coffret “Kabell Years 1971-1979”. Son label, Smith l’avait certes créé pour pouvoir sortir ses productions, mais le plus important, c’était sa volonté de garder et de laisser trace de ses recherches de l’époque. Il ne s’agissait pas de se faire de l’argent, « même si ce n’était pas quelque chose d’impossible de gagner de l’argent avec des disques alors ». C’est vrai, on avait presque oublié!
Leo Smith (devenu Wadada dans les années 80 avec sa conversion au rastafarisme) a eu un rôle capital dans l’émancipation du free de ses figures tutélaires, Albert Ayler en tête. Aux côtés (entre autres) d’Anthony Braxton, le trompettiste envisagera la musique comme un langage et un système. Smith raconte que c’est un camarade de l’armée qui l’a mis en contact avec Braxton – et oui, l’armée peut avoir aussi quelques vertus. Et si le garçon est un multi-instrumentiste chevronné, Wire insiste sur son style en tant que trompettiste: c’est le silence qu’il met en valeur plutôt que les notes. Pour Smith, précise Wire, le silence, c’est la liberté, la liberté de ne pas jouer. « Jusque dans les années 60, la plupart des musiciens raconte Wadada, cherchaient comment faire une musique qui ait quelque chose à voir avec le jeu. Et on y apportait sa pierre à l’édifice dans le contexte d’un solo. C’est une musique où une seule ligne domine et dont toutes les autres lignes sont dépendantes. »
A l’inverse, le trompettiste a préféré se plonger dès les années 70 dans une musique méditative. L’un de ses disques majeurs de cette époque, “Divine Love” représente tout à fait cette évolution. Aux côtés de Kenny Wheeler, Lester Bowie ou encore Charlie Haden, l’Américain compose une oeuvre introspective et singulière fondée sur le système de notation graphique baptisé Ankhrasmation. Mais Smith revient aussi sur sa participation plus de vingt ans plus tard au travail d’un collectif électronique lui aussi obsédé par le son: Spring Heel Jack mené par John Coxon et Ashley Wales. « Certains éléments étaient pré-enregistrés comme si c’était une bande sonore qu’on écoutait et sur laquelle on jouait. Pour tout le reste, c’était de l’improvisation à 100%. Il n’y avait pas de séquences à apprendre. J’ai adoré travailler avec John et Ashley et plus généralement avec toute cette scène de jeunes musiciens anglais. » Et le trompettiste de conclure: « nous sommes entrés dans l’ère du son. » Et pour lui cette ère découle d’un disque fondateur de Roscoe Mitchell sorti en 1966. « “Sound” nous a vraiment donné une identité en tant que communauté. Nous avons pu parler entre nous de ce que nous faisions et le distinguer du bruit. »
Pour la suite, rendez-vous, dans le Wire #312 où l’on découvre aussi un passionnant blind-test d’Eliane Radigue pionnière frenchy de la musique électronique.



