Quelque chose de Pourquery

Tout commence par une histoire de majeur. Dans sa jeunesse, Thomas de Pourquery, son dada, c’est plutôt le rugby. « Comme tout jeune, j’avais besoin de me défouler dans un sport » nous dit-il. Seulement, un beau jour, après « un match contre des Anglais », le jeune Thomas se fait littéralement broyer le doigt. « Le médecin m’a dit que je ne pourrais plus jamais jouer du saxophone. » Ah, oui, parce qu’il faut le préciser, à la même époque le jeune homme tâte aussi du ténor. « A l’origine, je voulais jouer de la trompette. Je me disais ça devait être plus facile avec seulement trois pistons… Mais arrivé au magasin, il n’y en avait plus. Je me suis donc rabattu sur un ténor. » Si le rugby, c’est pour se défouler, la musique, c’est plutôt pour draguer les cocottes. Le déclic, c’est sa découverte de Stan Getz: « quand je l’ai vu, je me suis dit, ce gars-là, il doit avoir toutes les nanas à ses pieds! » nous confie-t-il en un éclat de rires. Quand on lui fait remarquer que c’est souvent la motivation initiale des musiciens masculins, il nous répond « oui, mais chez moi, ça n’a pas marché! Je me suis juste retrouvé avec mes potes raides bourrés qui me disaient: putain, mortel, tu joues du sax! » Nous rions de concert.

Quand son majeur risqua de changer son destin à jamais, Thomas se rendit compte de l’importance que le saxophone jouait finalement dans sa vie. Pendant deux étranges mois plâtrés, il se dit qu’il ne lui reste plus que le rugby. Il se rencarde au Stade Français, envisage quelques stages et laisse la musique au vestiaire. Puis, ô miracle, le médecin se rend compte que son « finger » s’est totalement rétabli, comme s’il ne s’était jamais blessé. Le jeune garçon prend l’événement comme « un signe du diable » et décide de se consacrer corps et âme à la chose musicale. Cette histoire de doigt, il en gardé quelque chose: quand on le voit en concert, on se dit que Thomas de Pourquery est un garçon un peu fêlé, mais quand on le rencontre, c’est un musicien posé et émouvant qui parle d’une voix douce et mélodieuse.

Son premier groupe, il l’a formé à l’internat. Un jour, il met malgré lui quasiment le feu à son lycée parisien et se retrouve en pension normande pour deux ans. Avec des potes de Paris, ils créent les « Motherfunkers ». « C’est la honte, mais j’assume, j’assume tout! » D’ailleurs, ce mot, « assumer », reviendra souvent lors de notre conversation. Car c’est aussi l’une des grandes forces de ce musicien sans frontières « fier de son chemin »: assumer tout ce qu’il fait, étant bien conscient que le ridicule ne tue pas, il rend plus fort et peut même très souvent être un moteur de création d’une richesse inouïe. Cette époque, il en garde un souvenir indélébile, tout comme ses années aux Falaises, un squat frondeur où il découvre les liens entre free jazz et rock aux côtés de Maxime Delpierre, David Aknin, Jean-Philippe Morel ou Laurent Bardainne. Tout comme ses années au Conservatoire de Noisiel où il vit SON coup de foudre amical et musical avec le tromboniste Daniel Zimmermann.

Ensemble ils formeront une formation hard bop qui remportera le prestigieux Concours de la Défense avant de créer il y a trois ans DPZ. Le hard bop, ce fut un passage capital de son éducation sentimentalo-musicale. « J’ai joué beaucoup de bop… enfin très mal, mais je l’ai beaucoup étudié. Ma grande rencontre, ce fut avec Stefano Di Battista. J’avais 19 ans, juste après l’histoire du “finger” et il m’a carrément sauvé la vie. Il a débarqué à Paris en quasi inconnu et jouait avec Aldo Romano et Michel Benita. J’ai pleuré comme un nouveau-né toute la soirée! C’est une des choses les plus fortes que j’ai ressenties de ma vie, je te promets! » Il veut donc tout faire comme lui et monte ce fameux quintette avec Daniel Zimmermann. Mais comment passe-t-on du hard bop influencé par le quintette de Miles avec Wayne Shorter à DPZ, groupe explosif à la sonorité rock et aux influences chamarrées? « Le bop, c’est un bagage que nous avons tous en commun. Ça nous sert énormément. Même si c’est n’est plus la virtuosité d’un solo qui est notre priorité, l’improvisation reste très présente dans DPZ. On a des textures de son à l’intérieur desquelles on improvise, même si c’est sur deux notes. Comme pour Rigolus, on a mûri ce projet pendant très longtemps avant de le proposer au public. L’idée c’était d’assumer (encore ce terme) toutes les musiques qu’on écoutait, de Miles Davis à Led Zeppelin en passant par Mike Patton et Ravel » nous explique-t-il. C’est pour cette raison que Thomas est fier d’appartenir à la grande famille (sic) du jazz, n’en déplaise aux grincheux nostalgiques de l’ère des solos à gogo. « DPZ, c’est un vrai groupe de jazz au sens noble du terme. Le jazz, c’est quand même la dernière maison des musiques pas vraiment étiquettables. Sans le défendre avec un drapeau, car j’exècre les drapeaux, je suis quand même content de dire que je fais du jazz. »

D’ailleurs il participe également depuis des années à l’une des aventures les plus excitantes du jazz contemporain: le MegaOctet d’Andy Emler. « C’est quelque chose de merveilleux. Tous les musiciens de jazz font mille projets pour exister et peu de groupes arrivent à perdurer et jouer beaucoup. Pourtant avec le Mega, je touche du bois, mais c’est devenu un vrai groupe. La formule qu’on a existe depuis dix ans et on tourne dans le monde entier… » Et sa complicité avec Andy Emler a même dépassé les strictes limites de ce big band hors normes. Depuis un an, ils se sont lancés dans des duos ravageurs dont le succès l’étonne lui-même. « Andy, je l’aime pour l’éternité! C’est un musicien hallucinant et un vrai mentor. Je ne veux pas le copier parce que ça ne servirait à rien, mais il m’inspire énormément dans la manière qu’il a de faire vivre son groupe. »

Si Thomas ne sent pas encore prêt ou disposé à mener une formation aussi grande tout de suite (bien qu’il le fasse d’une certaine manière avec Rigolus), il ne manque pas pour autant de projets. Avec Maxime Delpierre, il enregistre en ce moment un projet de chansons pop, une manière pour lui de s’assumer comme chanteur, lui qui se considère « comme un escroc de la voix ». Il prépare également « le jour de son anniversaire », le 7 juillet prochain un concert exceptionnel de DPZ au Jazz Mix dans le cadre de Jazz à Vienne avec une chanteuse qui lui est chère Elise Caron. Et puis surtout, au début d’année 2011, le saxophoniste lancera un projet qui lui tient à coeur: un festival atypique où « les musiques orphelines joueront pour combattre les maladies orphelines ». Un projet à l’image d’un saxophoniste touchant et captivant que Criss Cross soutiendra et applaudira des deux mains.

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