
Rencontre exclusive avec l’un des bassistes les plus fascinants du monde: de Mr Bungle avec Mike Patton à l’Aleph Trio avec John Zorn en passant par son dernier groupe Madlove, Trevor Dunn a déjà une carrière longue comme le bras de l’Inspecteur Gadget. Un garçon capable d’adorer autant Britney Spears, Beethoven et Ornette Coleman, ça crée la curiosité. Un (contre)bassiste rare, discret mais hallucinant rencontré lors de son récent passage à Paris pour l’exposition Radical Jewish Culture.
Dimanche 16 mai. A quelques heures du concert exceptionnel de l’Alpeh Trio dans la cour du Musée du Judaïsme, Criss Cross est déjà dans la place à siroter des menthes à l’eau dans un café rue des Archives jouxtant la Villa Mazarin où crèche le trio pour la journée. Quelques jours plus tôt, Trevor Dunn, le contrebassiste du groupe avait accepté de nous rencontrer avant les balances. Et on était pas peu fiers. De Fantomas aux Dreamers, le garçon a fait partie des groupes qui nous ont le plus chamboulés ces dernières années. Il semble capable de tout jouer et avoue un double penchant pour Britney Spears et Ornette Coleman – un musicien donc crisscrossien au possible. Il disait arriver le matin à 7h et nous donnait rendez-vous quelques heures plus tard, le temps d’une petite sieste réparatrice. A l’heure dite on s’inquiète: pas de Trevor à l’horizon. Et son portable sur messagerie. Du coup, on change nos menthes à l’eau pour des bières. Puis, au loin, on le voit qui débarque tout penaud. Il était parti acheter une mobicarte pour pouvoir nous appeler. On rencontre un garçon charmant qui passe son temps à machouiller un cure-dent comme un ancien fumeur en désintox. Plus tard, il se prêtera au jeu des photos avec humour avant de s’inquiéter de savoir si nous avions bien des places pour le concert du soir. Un chic type qui nous mettra une bonne claque sonore dans la soirée avec l’Alpeh Trio… Interview donc en deux parties: Trevor nous parle de sa relation à Zorn, Wallace Berman et la Radical Jewish Culture avant de revenir pour nous sur ses débuts, son parcours et son amour du jazz.
La Radical Jewish Culture, c’est un concept qui a du sens pour toi?
Je ne suis pas juif, mais j’ai plein d’amis qui le sont, et je joue souvent avec eux. La question de savoir ce que ça signifie d’être juif, ça ne me parle pas personnellement, mais même si je n’appartiens pas à cette culture, je suis heureux d’y contribuer. Et plus généralement je soutiens tout ce qui est « radical », ce qui sort des normes, du moins en musique et dans les arts.
Et ta propre musique, tu considères qu’elle est radicale?
Je ne sais pas… Je n’y ai jamais pensé sous cet angle, mais oui, sans doute. Radical, oui, mais par rapport à quoi ? Je me suis toujours senti à l’écart de la norme. Depuis que je suis tout petit, j’ai le sentiment de ne pas entrer dans les cases. D’une certaine manière, être radical, c’est être normal pour moi (rires). Je ne dirais pas nécessairement que tout ce que je fais est « radical », mais peut-être que c’est le cas…
Ce soir vous allez jouer sur des films de Wallace Berman, tu connaissais cet artiste avant de te lancer dans ce projet?
Non, tout ce que je sais sur Wallace Berman et sur ses films, c’est John Zorn qui me l’a appris. Il m’a initié à son œuvre quand il m’a proposé de faire partie de ce projet. On l’a déjà fait plusieurs fois et demain à Bologne on va jouer sur d’autres films. C’est à travers lui que j’ai connu Wallace Berman, Harry Smith, Maya Deren, tous ces artistes d’avant-garde que Zorn affectionne et dont il se sent proche. C’est tout un nouveau monde que je découvre.
Le cinéma et la littérature sont-ils importants pour composer ta musique?
Bien sûr: musique, cinéma, littérature, tout est lié. Je peux très bien être inspiré par un livre de Carlos Castaneda, un quartette à cordes de Beethoven ou par du Britney Spears comme par un film avec Marlon Brando, Robert Mitchum ou Natalie Wood. Etre quelqu’un de créatif, c’est quelque chose de total: c’est un désir d’apprendre et de s’imprégner de plein de choses, chercher à voir ce qui se passe ailleurs et se l’approprier… Comment réaliser soi-même toutes ces grandes choses que j’admire? C’est une recherche constante de nouveautés, c’est-à-dire de choses qu’on ne connaît pas…
Tu aurais pu imaginer être écrivain ou scénariste, ou réalisateur?
Oui, j’aurais bien aimé être écrivain, c’est ce que je me disais avant de me concentrer sur la musique. D’ailleurs j’écris un peu, mais uniquement pour moi, des sortes de poèmes qui deviennent en fait les paroles de mes chansons! Mon premier contact avec l’écriture, c’était d’écrire des paroles pour des chansons que je n’ai finalement jamais composées! Quant au cinéma j’adore y aller, mais je ne pourrais pas en faire, c’est trop éloigné de ce que sais faire artistiquement. Mais, j’ai composé des bandes originales de quelques films d’auteur, et j’aimerais bien en faire davantage.
Et du coup, tu avais des références en tête en écrivant?
Oui, j’adore William Burroughs par exemple. Au lycée, je me suis intéressé à pas mal de choses, comme les surréalistes. D’ailleurs je considère que Trio Convulsant ou Madlove sont des groupes inspirés par le surréalisme!
Aujourd’hui tu es une pièce maîtresse de l’univers de John Zorn, comment l’as-tu rencontré?
C’était il y a longtemps. Avec Mr Bungle, on lui avait demandé de produire notre premier disque, en 1991 je crois. On était fans de “Naked City” et il était à San Francisco où l’on habitait à l’époque. Du coup, on tenté une approche. Il savait qu’on avait signé sur Warner Bros et sa première réaction fut de dire « non, je ne suis pas quelqu’un de commercial » ! Alors on lui a répondu: « justement c’est ça qui nous plaît, on ne fait de la musique commerciale non plus ! » C’est vraiment une blague pour nous d’avoir signé sur une structure comme Warner Bros. Nous, on voulait juste faire la musique qu’on aimait. Mais c’était notre premier disque et on avait un budget qu’on trouvait énorme ; on pouvait se permettre de mettre de l’argent dans un producteur. Au final, il est arrivé pendant le mixage du disque: il est crédité en tant que producteur, mais on a écrit et enregistré tous les morceaux avant qu’il ne débarque. Mais il nous a vraiment beaucoup aidés lors du mixage. On lui a donc demandé de produire notre second disque et il nous a répondu: « vous n’avez pas besoin de moi, vous savez très bien ce que vous faites et le faites bien » Et il avait tout à fait raison… parce qu’on a très bien réussi sans lui!
Comment tu t’es par la suite retrouvé à jouer avec lui?
Il est venu nous écouter en concert et il a commencé à nous inviter individuellement pour certains projets: comme Mike pour “Elegy” dédié à Jean Genet, je crois que c’est arrivé à peine quelques mois après le premier disque de Mister Bungle. Puis il m’a invité plusieurs fois à jouer avec Masada. Il fait partie des gens qui m’ont convaincu de m’installer à New York. A partir de là, je me suis mis à beaucoup travailler avec lui. Il a vraiment été très important pour moi. DE NANCY WILSON A BRITNEY SPEARS, BREF, LA SUITE, C’EST EN CLIQUANT ICI
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