
On parlait de radicalité tout à l’heure. Quand tu as commencé la musique, tu l’envisageais comme une rébellion?
Disons que je baignais dans la musique de manière assez naturelle, mais ça m’a permis de m’extraire de l’ordre social dans lequel je ne trouvais pas ma place. Et les amis que je me faisais partageaient le même sentiment. C’est même pour ça qu’on s’est tout de suite entendu: Trey Spruance, Mike Patton, on vivait dans une petite ville qu’on n’aimait pas et on n’aimait personne, et on s’est donc trouvés, tout naturellement ! (rires)
Faire de la musique, c’est avant tout une histoire d’amitié?
Oui, bien sûr. Plus je prends de la bouteille, plus je me rends compte de la valeur des amitiés, et j’apprends à les entretenir. Les gens me demandent souvent quelles sont mes inspirations, et, en fait, c’est souvent mes potes: à force de parler musique avec eux et s’enthousiasmer pour de nouveaux projets, d’écouter leurs idées. Même si je ne suis pas toujours d’accord avec eux, c’est toujours très inspirant. Je pense que c’est très dangereux de rester assis dans sa chambre à écrire de la musique sans en sortir parce qu’on fait partie de ce monde, que tu l’aimes ou pas, donc il faut faire avec. C’est important de s’isoler pour écrire et travailler, mais il faut trouver un juste milieu, mettre les pieds dehors, voir ses potes, leur demander « alors, qu’est-ce qui se passe en ce moment? »
Sur ton site, tu dis que tu as commencé par la clarinette, mais que tu t’es mis à la basse pour les filles, c’est vrai?
(Rires) En quelque sorte! Ce n’est pas la raison principale qui m’a poussé à opter pour la basse, mais disons que ça a joué! J’ai commencé à jouer de la clarinette et la basse électrique à la même époque. Je devais avoir 13 ans et on a fait un concert quelques jours avant les vacances d’été. C’était un groupe sans chanteur, on était juste trois: basse, batterie et guitare. Et on jouait des classiques du rock… sans les paroles (rires) Et après le concert, toutes les filles sont venues me parler et je me suis dit « ouah c’est génial ! » (rires).
Le bassiste, c’est un rôle très particulier: à la fois essentiel et en retrait. C’est une situation qui te convient?
Oui, tout à fait. C’est un peu par hasard si j’ai choisi la basse. Mon grand frère jouait de la guitare et il a été très important pour moi, c’est lui qui m’a donné envie de faire de la musique. Il a été l’un des premiers à me faire découvrir le rock. Je voulais faire du rock mais me démarquer de lui, donc j’ai choisi la basse. À l’époque je ne comprenais même trop la différence entre ces deux instruments! J’ai pris des cours depuis, mais à l’époque j’ai appris d’oreille en écoutant des disques. Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte que c’est l’instrument qui me convient le mieux. Ça convenait à ma personnalité: j’aime bien rester en retrait laisser le chanteur barré se vomir dessus! (rires). Je préfère garder mes chaussures propres et faire de la musique! (rires)
Tu beaucoup étudié la musique classique, tu as pris des cours?
Oui, j’ai pris des cours à l’Université dans une petite école de musique. J’ai appris les techniques classiques et j’ai beaucoup bossé la musique classique du XXe siècle. Et aujourd’hui encore quand je travaille mon instrument, je fais ces exercices, ces gammes… Et justement là je viens de changer: j’ai appris la contrebasse avec un archet français et depuis peu j’expérimente un archet allemand, c’est vraiment des sensations différentes. Je joue de la contrebasse depuis vingt-cinq ans donc c’est quelque chose de très bizarre d’expérimenter une nouvelle technique après tout ce temps. Mais j’apprécie toujours cette musique et j’en écoute souvent.
C’était une manière d’être différent, là encore, d’écouter de la musique classique dans un monde de rockeurs?
Disons que ça a toujours été quelque chose de naturel pour moi d’écouter tout genre de musique. Au lycée, j’écoutais la même musique que mes potes, du heavy metal surtout. Mais j’essayais d’apprendre le jazz et j’écoutais avec beaucoup d’attention ce que mes disaient mes professeurs à ce sujet: Charlie Parker, Miles Davis… Puis j’ai pris des cours particuliers de basse, donc là encore j’entendais parler d’autres musiciens: Jaco Pastorius, Stanley Clarke, toute cette fusion… Puis j’ai appris la musique classique. Je n’ai jamais mis de côté aucune de ces musiques, je les aime toutes. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens ne devraient choisir qu’un style de musique. Du coup, il y a des goûts que j’ai gardés pour moi, je ne pouvais quand même pas dire à mes potes metaleux que j’écoutais The Police quand même ! (rires) Ils m’auraient botté le cul !
Ta mère écoutait beaucoup de jazz, c’est elle qui t’a transmis le virus?
Oui sans doute. Au départ je voulais jouer du saxophone, mais ma mère avait une clarinette dont elle avait joué à l’école. Donc elle m’a dit et si tu essayais d’abord la clarinette et puis si tu persévères dans la musique, tu t’achèteras un saxophone. Je me souviens qu’elle me faisait écouter des disques de Benny Goodman: « tu vois, la clarinette, c’est bien aussi! » (rires). Donc je me suis mis à la clarinette. Quand au lycée, je me suis mis à écouter du jazz, j’ai commencé à me plonger dans sa collection de disques: je fouillais et je disais « ah oui, j’ai entendu parler de ces gars Charles Mingus, Thelonious Monk. » Et je les empruntais à ma mère. Il y en a même certains que j’ai encore: et oui, j’ai volé des disques à ma mère ! Mes parents ont vraiment une incroyable collection de disques et aujourd’hui encore quand je vais chez eux je fais des découvertes. Je me souviens d’elle écoutant du jazz dans la journée. Je me souviens parfois je revenais de l’école et elle passait l’aspirateur et elle écoutait Nancy Wilson sur la chaîne à fond pour pouvoir l’écouter malgré le bruit de l’aspirateur. Ça voulait dire qu’elle était de bonne humeur ! C’est marrant parce que du coup, aujourd’hui, j’adore Nancy Wilson!
Quand as-tu songé à devenir professionnel et pas seulement musicien du dimanche?
Lors de ma dernière année au lycée, j’ai travaillé dans une pizzeria où je faisais un peu de tout: je les faisais, les livrais. J’étais sur le point d’aller à l’Université et je me suis dit que j’allais devoir travailler dans cette pizzeria durant les 40 prochaines années… Et puis j’ai un appel d’un groupe qui jouait dans un bar, tu sais ce genre de groupes de fait des reprises, Les Beatles, les Rolling Stones et puis aussi toutes ces horribles chansons pop des années 80 (rires). Ils avaient besoin d’un bassiste, je les ai rencontrés et ils ont trouvé que j’étais assez bon pour faire partie du groupe. En un soir, je me suis fait autant qu’une semaine entière de boulot à huit heures par jour à la pizzeria! La semaine j’allais en cours et le week-end j’avais ce boulot: j’avais du temps pour m’entraîner, pour étudier tout en me faisant de l’argent! Après ça c’était difficile de revenir en arrière. Je suis resté assez longtemps dans ce groupe, ce n’était pas un groupe terrible, mais c’était un bon boulot ! Malheureusement ça faisait que je n’avais pas de vie sociale. Vers 17-18 ans je bossais dans ce bar pendant que tous mes potes sortaient jusqu’au matin. (rires)
Justement, la seule chose que tu regrettes dans la vie de musicien, c’est les voyages.
Oui, les avions, c’est la pire chose! Aujourd’hui c’est un bon exemple. J’ai voyagé toute la nuit et je n’arrive pas à dormir en avion, je suis jaloux de ceux qui y arrivent. Je suis arrivé à l’hôtel à 8h ce matin, j’étais épuisé, je voulais juste éteindre la lumière et dormir… mais bien sûr à cette heure la chambre n’était pas prête… Alors je suis resté dans le couloir affalé sur une chaise. Et finalement, j’ai eu ma chambre et j’ai pu faire une sieste. Ça donne l’impression de vivre à contretemps du monde… Il est huit heures tu vois les gens se lever pour prendre leur café et toi, tu veux te reposer car tu dois travailler quelques heures plus tard. C’est génial, mais musicien c’est quand même mon métier, je me dois d’être dans la meilleure forme possible pour le concert soit bon. Peut-être que la solution ç’aurait été d’aller dès le matin se bourrer la gueule comme des vieux de la vieille ! (rires)
Tu es aussi un grand fan d’Ornette Coleman, tu as même un quartette dédié à sa musique. Comment l’as-tu découvert?
Quand je me suis mis découvrir le jazz, je ne me suis pas seulement tourné vers Miles Davis et Charlie Parker, mais je suis également tout suite allé vers Ornette Coleman ou Anthony Braxton, c’étaient même les premiers disques que j’ai achetés. Je savais que c’était un jazz d’avant-garde sans vraiment comprendre et voir la différence avec le jazz traditionnel, donc ce n’était pas important à mes yeux comme distinction. C’était juste le son qui me touchait. Avec l’âge, j’ai vraiment commencé à apprécier tout ça à sa juste valeur et je suis tombé amoureux de la musique d’Ornette. Et puis au début des années 90, ils ont sorti un splendide coffret et je l’ai acheté et j’ai découvert plein de trucs que je ne connaissais pas et je suis devenu fou. J’ai retranscrit plein de ses mélodies, plein de ses moreaux. Et j’ai pris dix ans à mûrir sa musique. Et finalement quand je me suis installé à New York j’ai rassemblé des musiciens pour jouer son œuvre. C’est vraiment une sorte de langage incroyable qu’il a su créer, ce n’est donc pas facile de s’y faire, mais c’est une musique tellement excitante à jouer. Justement certains voient sa musique comme quelque chose de radical, même soixante ans plus tard…
Avec ton dernier groupe Madlove, tu dis t’être inspiré de Britney Spears. Comment écoutes-tu sa musique?
Ça dépend de mon humeur. Parfois, c’est vraiment comme un bonbon sonore. On met son disque, c’est très facile à écouter, c’est amusant, et il s’y passe plein de choses orchestralement – je ne sais pas si les gens utilisent souvent le mot « orchestral » pour parler de sa musique, mais moi je le fais! Il y a plusieurs strates en réalité dans sa musique et comme pour toutes les musiques, plus je l’écoute, plus je l’entends. Parfois je l’écoute comme ça pour m’amuser et parfois j’essaye d’analyser ses morceaux. Il y a quelques années, j’ai eu envie de faire plus de pop music, j’écoutais “Violator” de Depeche Mode dont j’ai retranscrit les chansons: en apparence, c’est très simple, mais il s’y passe plein de choses en réalité. Je m’amusais à noter leurs plans ; tiens la partie A revient ici et la B là, etc. Je fais ça avec la pop, mais le métal par exemple je n’ai jamais essayé de l’analyser, je m’asseyais avec ma guitare et je jouais ce que j’écoutais, je ne réfléchissais pas à la théorie. C’est après avoir pris des cours que j’ai commencé à me poser ces questions: la logique d’un morceau, le contrepoint entre la mélodie principale et la ligne de basse… mais je ne composerai sûrement pas un morceau de pop ainsi!
Pourquoi Madlove est un groupe qui te tient à cœur?
Sans doute parce que le rock, c’est la première que j’ai écoutée dans ma vie. J’ai déjà eu un groupe sous mon nom, mais là c’est le premier groupe de rock où tout est de moi: j’écris la musique, les paroles… Avec mon Trio Convulsant, qui est beaucoup plus jazz, le travail est plus collectif, je ne sais jamais ce qui va se passer. Avec Madlove, les choses sont plus définies.
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