
Vous êtes tous les deux très versés dans la musique brésilienne, que représente-t-elle pour vous?
NV: J’ai écouté de la musique brésilienne, mais dans le style, je ne me considère pas comme « brésilien ». Je m’en inspire, j’en écoute, mais ce n’est pas vraiment ce que je fais. Sans doute qu’il y a quelques couleurs… Mais c’est comme pour le jazz, je ne me considère pas comme guitariste de jazz.
SZ: A Paris, j’ai accompagné des chanteuses comme Marcia Maria… Et puis, j’ai joué avec Sergio Krakowski, je ne sais pas si tu le connais…
NV: Oui je le connais! Il m’a parlé de toi d’ailleurs!
SZ: C’est une musique que j’écoute beaucoup, mais dans mes compositions, je ne pense pas qu’on entende ces influences-là. La musique brésilienne, c’est vraiment une belle synthèse de mélodie, de lyrisme et d’harmonie et de rythme. Il y a un certain type de groove que j’aime beaucoup, un lyrisme vraiment spécial. J’écoute autant Guingua et Milton Nascimento que de jazz moderne comme Dave Binney. Après c’est dur pour moi d’être objectif pour savoir si ça m’a influencé… Mais en tout cas c’est une musique qui me fascine depuis toujours. Il y a vraiment un fil conducteur quand tu écoutes la musique brésilienne, qui va de Villa-Lobos en passant par Milton Nascimento, Guinga, Joao Bosco… Je ne sais pas si je dis des conneries (rires). Je ne suis pas brésilien…
NV: Tu sais je suis né là-bas, mais ça ne fait pas de moi une autorité en la matière! (rires). Mais j’adore tous ces mecs dont tu as parlé.
Qu’est-ce que vous recherchez dans votre musique?
NV: Ça dépend des moments… En ce moment, j’aime quand la musique donne d’autres perceptions. J’aime bien l’improvisation aussi: selon les choix que tu fais ça permet de créer des changements de perspectives sur toi-même et sur les gens… Moi je cherche surtout à me surprendre moi-même. Si je me surprends, il y a des chances que les auditeurs aussi soient surpris. Chacun entend la musique d’une façon, donc je ne peux pas prétendre jouer pour les gens parce que « les gens » c’est abstrait: c’est un ensemble de personnes très différentes les unes les autres (rires).
SZ: Je suis d’accord avec Nelson: chercher à se surprendre, c’est vraiment le but. C’est facile de tomber dans certains clichés, même dans la composition, dans l’improvisation. On essaye de se battre contre ça… je parle pour moi. En même temps il ne faut pas avoir trop peur des clichés parce qu’il y en a qui sont beaux quand même! (rires) Ce que je cherche le plus? Reproduire ce que j’entends dans ma tête et ce n’est pas toujours facile. Ce sont certaines sensations qu’on a envie d’évoquer en musique, certaines sensations que peut-être j’ai vécues en concert qui m’ont marqué et que j’essaye de reproduire…
NV: C’est marrant ce que tu dis… Je suis d’accord avec l’idée de jouer ce que tu as dans ta tête, en même temps, comment faire pour jouer ce qui n’est pas dans ta tête aussi?
SZ: Déjà que j’ai du mal avec ce que j’ai dans ma tête! (rires)
NV: Je me pose beaucoup de questions à ce sujet, c’est pour ça que j’en parle! Ça m’est arrivé en musique, des trucs que je n’accrochais pas et un an après je réécoute… En fait, je me méfie un peu de ce que j’aime! (rires)
SZ: C’est vrai. Parfois même tu enregistres un truc aujourd’hui, tu dis « bon c’est de la merde », tu le réécoutes quelques mois après, tu dis » c’est pas mal! »
NV et SZ: (en même temps) Et l’inverse! (rires)
SZ: Oui c’est super…
NV: …et ça vieillit super vite!
SZ: Oui, c’est dur d’avoir un regard objectif là-dessus. On évolue d’une façon naturelle, et peut-être qu’il ne faut pas trop se battre contre ça: on trace son chemin et il faut le suivre. Parfois on a envie d’être rebelle et prendre des détours, mais on finit toujours par retomber sur ce chemin. Mais c’est vrai ce que tu dis, il faut se surprendre, surtout pour un guitariste. Quand on commence à faire de la guitare, on a tendance à faire beaucoup de clichés. La guitare, c’est un instrument très vaste qui laisse des possibilités infinies. Au début, on a tendance à rester coincé dans certains clichés pour se libérer de ça… ce n’est pas toujours facile.
Justement pour trouver l’inspiration vous pouvez piocher dans des films ou dans des livres? Sandro, le nom de ton quintette (White Russian) fait référence à The Big Lebowski…
SZ: C’est plus un clin d’œil…
NV: Ah, il est génial ce film…
SZ: J’adore le cinéma des frères Coen, mais je ne peux pas dire que c’est une référence! Parfois on se prend peut-être un peu trop au sérieux en musique et quand j’ai écrit cette musique-là, je voulais absolument éviter ce travers. Il y a un côté un peu folklorique dans cette musique-là, un peu ornettien… Ornette Coleman, Dewey Redman et Keith Jarrett des années 70, c’est quelque chose que j’ai beaucoup écouté: il y a un côté un peu folklorique dans les thèmes, je ne sais pas si la légèreté c’est le bon mot. Et toi ça t’arrive d’être influencé par des films ou des livres?
NV: Oui, mais pas au point que telle scène m’évoque telle note. C’est plus une vibe ou un phénomène de perception: parfois un film ou un livre te font voir les choses autrement.
Un exemple?
NV: Il y en a plein mais évidemment je ne m’en souviens d’aucun maintenant ! (rires)
SZ: J’aime bien par exemple un film comme Citizen Kane pour la structure qu’Orson Welles a bâtie. La structure c’est important pour moi, mais l’atmosphère aussi: un film de Fellini ou de David Lynch, ça pose des ambiances particulières…
NV: Moi c’est Kubrick qui arrive à me plonger vraiment dans un certain « mood »…
Vous aimeriez plonger vos auditeurs dans de telles atmosphères?
SZ: Oui, mais c’est un peu aléatoire parce que la musique c’est tellement plus abstrait que le visuel…
NV: Mais ça arrive… Mais, c’est marrant, souvent dans un film ce qui peut me faire décrocher très vite, c’est la musique.
SZ: Ah oui, moi aussi…
NV: Le film peut être incroyable et puis la musique ne va pas, elle arrive au mauvais moment…
SZ: Ça peut donner quelque chose d’horrible quand la musique est mal utilisée dans un film.
NV: A la limite tu coupes le son et c’est génial! C’est peut-être une histoire de clichés là encore: « sur une scène comme ça il faudrait mettre tel genre de musique », mais ça fait redondant.
SZ: Oui, c’est vrai. J’adore les films où ils utilisent beaucoup les silences, où il n’y a que très peu de musique…
NV: Chez les frères Coen il y a un film comme ça…
SZ: Oui, No Country For Old Men, justement il y a toute une ambiance… ça n’a rien à voir avec leurs autres films… ça m’a rappelé un peu leur premier Blood Simple. Sinon j’aime beaucoup le cinéma de John Cassavates. Comme en musique, malgré l’improvisation il y a un sens de la structure très fort. Même dans le free, j’apprécie l’improvisation libre où l’on peut sentir le sens des structures…
Nelson, enregistrer un disque en solo, ce fut quelque chose d’angoissant pour toi?
NV: Le plus dur pour moi quand tu es tout seul, c’est que tu ne peux jamais t’arrêter. En groupe, tu peux attendre un peu… Seul, c’est quelque chose qui est dur à gérer. Même si c’est pas vrai, je pourrais très bien m’arrêter! Même quand tu ne le sens pas, il faut quand même jouer, ce n’est pas évident… Du coup je ne voulais pas le faire, mais on me demandait souvent de le faire, je disais toujours non, et puis là je l’ai senti!
SZ: T’as bien fait!
NV: J’ai du mal à en parler, je ne peux pas écouter ce disque…
SZ: Pourquoi?
NV: Peut-être qu’il y a quelque chose de très intime quand tu joues seul…
SZ: Oui, je comprends, mais tu trouves qu’il ne représente pas ce que tu voulais faire?
NV: Non, c’est seulement que je ne m’imagine pas l’écouter chez moi.
SZ: Moi aussi j’ai du mal à m’écouter, mais en revanche le dernier disque que j’ai fait, le quintette, ça m’arrive de l’écouter et je me dis « oui, ça veut dire quelque chose ».
NV: Ah oui? T’as du plaisir à l’écouter?
SZ: Ce n’est pas mon jeu de guitare que j’écoute, mais j’aime l’ensemble, le son… J’avoue que c’est rare, mais j’en suis content. D’habitude on est dur avec nous-mêmes, c’est quelque chose d’important car ça nous fait avancer… mais il ne faut pas être trop dur non plus!
Sandro, tu viens de monter le Paris Jazz Underground. En quoi c’est important de créer un collectif?
SZ: C’est vraiment un ensemble de musiciens : Robin Nicaise, David Prez, Romain Pilon, Amy Gamlen et Karl Jannuska, on était chacun dans notre coin à faire des projets sans label… On a décidé de se réunir, de se fédérer, je pense qu’à plusieurs, on se fait connaître plus facilement. On a aussi une esthétique commune, on écoute un peu tous les mêmes choses, on s’identifie pas mal avec ce qui se fait stylistiquement à New York en ce moment. Le titre en lui-même, c’est inspiré du Brooklyn Jazz Underground, un collectif de musiciens à New York. Et au final, ça marche: on a plein de projets, un label, on a des propositions… ça nous motive beaucoup. On veut aussi vraiment jouer en tant que collectif, les six musiciens ensemble: il y a trois saxophonistes, un batteur, deux guitaristes mais pas de bassiste, donc on fera venir Yoni (Zelnik), il y a un projet de tournée en novembre… on est très enthousiastes!
NV: Je n’ai jamais fait partie d’un collectif, mais en jouant avec Octurn, j’ai vécu un peu cette expérience. J’ai appris plein de choses en jouant avec ces musiciens qui sont dans le même trip, qui créent une certaine couleur qui leur est propre. Avec Malik, quand j’étais plus jeune, c’était un peu comme ça, on se voyait souvent, on avait un peu les mêmes centres d’intérêt…
Quels sont vos projets?
NV: J’essaie d’écrire des morceaux et je réfléchis! Et toi?
SZ: Pareil, j’écris! J’ai un nouveau projet avec Laurent Coq au piano, Yoni Zelnik et Karl Jannuska, on va enregistrer en décembre. C’est la première fois que je fais un projet avec un pianiste parce que pendant longtemps je ne me sentais pas à l’aise avec des pianistes…
NV: Oui c’est difficile…
SZ: Mais avec Laurent, ça se passe très bien, on est sur la même longueur d’onde.

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