Cowley serré

Serré comme le café, il ne fait rien qu’à nous exciter (en tout bien tout honneur bien évidemment). L’espresso Neil Cowley torréfie ce soir au Duc des Lombards avec l’un des disques les plus explosifs de ce début d’année, « Radio Silence ». Criss Cross l’a rencontré lui et ses deux comparses. Portrait d’un pianiste qui joue (le public) debout. Sans doute l’une des plus grosses claques que le jazz s’est prise dans la trogne depuis la baffe Bad Plus.

Décidément les Anglais sont en passe de détrôner les Belges dans notre Panthéon toujours en mouvement des peuples jazz les plus captivants et attachants du moment. Certes cette sentence implacable risque de nous froisser à jamais avec la frange la plus napoléonienne de nos lecteurs. Oui, Waterloo c’est en Belgique et Trafalgar donne encore des sueurs froides aux deux tiers des abonnés de notre newsletter. Mais il faut bien se rendre à l’évidence. Après le Portico Quartet, la Perfide Albion nous décoche une nouveau coup de canon flamboyant, le Neil Cowley Trio. Derrière ce patronyme de poète élisabéthain et son prénom de baroudeur lunaire américain se cache un pianiste tout bonnement extatique, peut-être le seul Anglais au monde à pouvoir affirmer haut et fort, damned, son non-amour des Beatles, au point que les deux compères de son trio se jettent comme un seul homme sur notre magnétophone pour le censurer dans un grand éclat de rire. « Si j’avais vécu dans les années 60, j’aurais pris fait et cause pour les Stones. » Pour fêter les 40 berges du « White Album », le magazine Mojo leur avait demandé de reprendre un des titres du virginal album des Fab Four « Et on a choisi Revolution 9, car c’était le morceau le plus abstrait du disque. On a pu en faire ce qu’on en voulait. » Et c’est ce qu’ils ont fait – avec brio. Il nous fallait absolument rencontrer ce Blackbird rare.

L’oiseau, on le cueille à la sortie du nid de la Gare du Nord. La veille, il a joué avec son trio au prestigieux Ronnie Scott’s de Londres. Lui et ses deux compères en sont encore tout tourneboulés. Des valises sous les yeux et les bras en sont la preuve. Arrivés à leur hôtel, on ne trouve plus leur réservation. On patiente avec eux et avec toute une série de dames qui nous demandent des piécettes à quelques encablures de la Gare du Nord. On n’a pas de piécettes donc elles nous demandent des tickets Resto. On n’en a pas non plus. Donc elles nous demandent des cigarettes. On n’en a pas non plus. Alors elles nous demandent la lune, alors on leur siffle un air d’Indochine. On ne les a plus vues de la matinée. Bref, le ventre creux, la fatigue pleine et sans gîte provisoire, Neil Cowley (lunettes et barbe) son contrebassiste Richard Sadler (lunettes et moustache) et son batteur Evan Jenkins (10 sur 10 à chaque oeil et coupe à la Zidane) acceptent tout de même de papoter avec Criss Cross dans l’arrière-salle d’un café de la jeunesse perdue.

Le Neil Cowley Trio, c’est avant tout une histoire de resto chinois. C’est l’homme aux baguettes du combo, Evan Jenkins, qui nous le confie. Son premier gig pro, celui qui l’a mis le pied à l’étrier de la musique pro, s’est déroulé dans un restaurant chinois avec un groupe de jazz. « Je devais avoir 15 ans et c’est là que j’ai appris les standards du jazz, nous confie le batteur. Ils étaient incroyables, ils faisaient le même concert depuis neuf ans six jours sur sept! Un jour, l’un des musiciens du groupe m’a dit: tu sais ça fait huit ans que je ne sais absolument pas ce que fait ma femme tous les jours entre 8h du soir et 1h du matin! »

« Quand tu es né au Royaume-

Uni, il faudrait vraiment être

aveugle pour ne pas se rendre

compte que la chose qu’on ait

faite de mieux, c’est le punk. »

Immédiatement Neil réagit : lui aussi a touché du doigt le professionnalisme dans l’antre des nems et des rouleaux de printemps. Auparavant le garçon fréquentait d’autres genres de lieux. « Jusqu’à 14 ans je connaissais rien d’autre que la musique classique. Et puis un ami de mère a monté un « Blues Brothers Band » et ils avaient besoin d’un pianiste. Alors j’ai goûté de cette musique rock-soul incroyablement puissante et ça m’a ouvert les yeux. » Et les oreilles, serait-on tenté d’ajouter. Né dans une famille de musiciens, Neil était programmé pour devenir concertiste classique. C’était écrit, mais l’Anglais a décidé de changer quelque peu les phrases de ce destin. Le troisième larron du groupe, Richard Sandler, le moins bavard des trois, n’a jamais connu le bonheur de jouer dans un resto chinois. Son visage meurtri par la tristesse en témoigne Pour ses parents, ses profs, « musicien, ce n’était pas une vie ».

Pourtant c’est bien la rencontre entre lui et Neil qui sera le détonateur de ce trio dynamite. Neil nous en fait le récit : « Je partageais un appart avec Richard et il m’a dit: si tu montes un trio jazz, je m’achète une contrebasse. C’était notre marché! Il faisait déjà de la basse électrique, on avait joué dans des groupes de funk à Londres auparavant. Et puis on a rencontré Evan avec qui on partageait le même sens de l’humour, les mêmes goûts musicaux très larges… » Silence. Air sérieux. Le pianiste donne une version moins sobre: « En fait, on s’est rencontré dans les pubs et les clubs de Londres, c’est aussi simple que ça! » On rigole tous ensemble. Ils sont sympas ces Anglais avec leur accent dandy à faire passer tous les Américains pour des bouseux à chewing-gum. On tente alors de comprendre ce qui fait la spécificité de la musique de la Perfide Albion. Neil nous donne la réponse : les crêtes, la bière et la sueur, bref le punk: « Quand tu es né au Royaume-Uni, il faudrait vraiment être aveugle ou du moins avoir l’esprit très étroit pour ne pas se rendre compte que la chose qu’on ait faite de mieux, c’est le punk. Oublier cette énergie et préférer faire quelque chose de plus « américain », c’est oublier ses origines. Donc oui, on peut dire qu’on défend une voix punk britannique. »

Du punk, ils gardent une devise intemporelle: l’énergie plutôt que la virtuosité. Car si leur musique évoque par instants les deux groupes les plus populaires que le jazz a enfantés ces dernières années (The Bad Plus et E.S.T.), elle dégage surtout une puissance incroyable, le genre à donner envie à se lancer dans des pogos et des stage divings le poil au vent. D’ailleurs, leur précédent opus « Loud, Louder… Stop » faisait directement référence aux critiques que leur adresse souvent la presse spécialisée: ça joue fort, mais est-ce que c’est du jazz ? « Mais, nous on n’avait pas d’idée arrêtée, explique Neil, on ne voulait pas sonner jazz, ni même ne pas sonner jazz. On voulait juste faire de la bonne musique. On a une relation très étrange avec le mot jazz. On veut juste que les gens prennent du plaisir et opinent du chef! Et ressentent l’électricité qui passe entre nous » affirme Neil. D’ailleurs quand on lui dit que son jeu très percussif s’inscrit dans l’héritage du Roi Monk, c’est Richard, le plus jazzophile des trois qui répond « oui, je lui dis souvent ». « Ah oui ? » répond Neil, « je n’ai jamais travaillé des morceaux de Monk pourtant ».

Neil Cowley se place dans une toute autre problématique. Il avoue qu’ils sont devenus « a jazz trio » à l’insu de leur plein gré. « J’ai toujours joué du piano et je voulais vraiment en jouer, et non plus du clavier électrique. Le piano, c’est le plus beau clavier qui soit. Je ne voulais pas avoir à presser des boutons, je voulais jouer d’un instrument acoustique. Ça a commencé donc par le piano, et Richard voulait explorer la contrebasse – là encore un splendide instrument acoustique. Et puis on a ajouté la batterie et tout à coup on est devenu un jazz trio! Mais en fait, on voulait juste faire de la musique. » Celle-ci se situe au croisement de dizaines de genres et reflète tout simplement leurs nombreuses vies précédentes. Dans les années 90, le pianiste participe à tous les projets qui lui tombent sous la main, « une tournée mondiale avec un groupe d’acid jazz, des soirées jusqu’au petit matin avec des groupes de musique électronique, je me suis ouvert à plein de choses. J’ai gardé des contacts de cette époque comme le producteur d’Adele, je viens de participer à son prochain disque, j’ai aussi joué avec les Stereophonics… » Avant de conclure, « ce groupe, c’est la conclusion de toutes les recherches que j’ai faites dans les années 90. »

Car l’objectif du combo, Neil le crie haut et fort, c’est de « concurrencer le monde de la pop ». Rien que ça. Mais le trio y parvient avec panache. Une pochette chiadée inspirée de l’esthétique des films d’espionnage, un gros son qui fait du bien aux baffles et une musique tantôt survitaminée sans être pompier, tantôt lyrique sans tomber dans le pathos.. « Je pense que les musiciens tombent souvent dans l’écueil de penser que leur musique se suffit à elle-même.Ce n’est pas notre cas. Il ne faut pas se voiler la face: il y a une sorte de compétition pour capter l’attention des auditeurs. Il nous faut une identité forte! » Déjà consacré de l’autre côté de la Manche, Neil Cowley est outrageusement méconnu chez nous froggies. Là-bas, leur premier disque a remporté le BBC Jazz Award. Ici, niet, nada, que dalle. Et pourtant le garçon fait des efforts. Un morceau du disque baptisé A French Lesson nous met la pupuce à l’oreille. « Oui, j’essaye d’apprendre le français pour communiquer avec le public. En Allemagne, ça ne dérange pas les gens quand on parle en anglais. En France, les gens sont contents qu’on fasse l’effort de parler leur langue. » D’ailleurs Neil entretient un rêve secret: composer la B.O. d’un film français. L’appel est lancé. Et puis un groupe anglais qui sort son disque quasiment le 18 juin avec une pochette réalisée dans le bunker de Winston Churchill pendant la guerre, le tout enrobé dans un titre qui fait référence à la radio, si c’est pas un appel (encore un autre) du pied aux enfants de Mongénéral, on ne sait pas ce que c’est.


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