ABDCD

Il en fallait un événement de taille pour nous tirer de notre sommeil dogmatique, de notre retraite dorée à Clichy où nous coulions des jours tranquilles. Une seule voix s’est éteinte et tout s’est dépeuplé. La disparition d’Abbey Lincoln, on ne pouvait la passer sous silence, même si elle nous laisse, avouons-le, sans voix.

Avec son nom, on pourrait jouer infiniment sur les mots, elle qui aimait tant les manier. Elle qui fit don de ses vers aux mélodies de Monk – exercice on ne peut plus périlleux (Blue Monk) qu’elle est peut-être la seule à avoir réussi. Elle qui était née Anna Maria Wooldridge un soir d’août 1930 avant de se faire appeler Gaby Lee deux décennies plus tard. En 1956, elle devint Abbey Lincoln avant d’opter vingt ans plus tard (là encore) pour le patronyme d’Aminata Moseka. Pour nous francophones, l’Abbey évoque l’abbaye voire l’abeille. Comme l’abbaye, Abbey évoque à la fois une communauté (de musiciens : Max Roach, Sonny Rollins, Archie Shepp, Eric Dolphy) et une bâtisse sereine et spirituelle. Comme l’abeille, Abbey était capable de piquer qui s’attaquait à ses droits, mais gardait toujours en tête l’idée de bâtir une œuvre capitale à plusieurs, en équipe. Elle qui avait la « société » comme beau souci avait choisi comme nom d’adoption le patronyme du président américain ayant aboli l’esclavage. Sa disparition quelques jours après avoir fêté son 80e anniversaire rend Criss Cross boiteux, borgne et bossu. Il ne nous reste plus qu’à suivre ses conseils : “Straight Ahead” (droit devant) proclamait l’un des ses disques phares. “We Insist” (criait le chef-d’œuvre collectif de Max Roach auquel sa voix est intimement associée). Sa manière de chanter, souvent dérangeante pour ceux qui aiment avoir les oreilles dans des couffins, nous a toujours rappelé que l’art se devait (aussi) d’être le caillou dans la chaussure de la vie. Alors pour ce retour de Criss Cross sur la toile, nous essayerons de garder ces trois principes en tête: droit devant, nous insisterons et nous nous ferons les cailloux du jazz et du web. Mais bon, chaque chose en son temps, on va déjà essayer de revenir de Bucarest.

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