Un géant toujours vert

Il sort son nouvel album ravageur cette semaine, Chucho’s Steps, et sera le 7 septembre à Jazz à La Villette pour un concert exceptionnel avec Archie Shepp. Criss Cross a rencontré, Chucho Valdès, l’un des plus grands pianistes du monde – dans tous les sens du terme – et en a la main encore toute endolorie d’avoir serré une paluche si imposante.

On dit souvent de lui qu’il est « le pianiste le plus complet du monde » comme s’il n’était qu’une vulgaire crêpe jambon œuf fromage – camarades bretons, Dieu sait que nous avons un infime respect pour vos délicieuses galettes au sarrasin, mais quand même, on ne peut décemment pas comparer Chucho Valdès à une crêpe. Non, Chucho Valdès est un géant, un vrai, le genre à faire passer Michael Jordan pour un p’tit gars. Rencontré à Paris entre deux vols, revenu de Belgique et prêt à partir pour la Finlande et la Chine, le Cubain est un globe-trotter de près de 70 berges, bref ce que serait devenu Tintin si Hergé ne l’avait pas emporté avec lui dans sa tombe – d’ailleurs avec le meilleur ami de Milou, le pianiste partage l’amour des fringues de golfeurs, du moins des bérets Kangol et des polos Ralph Lauren.

Trois impressions se succèdent avant, pendant et après la rencontre avec Chucho Valdès: avant, on a les jambes qui font les valseuses en se disant qu’on va rencontrer un gars qui a révolutionné la musique cubaine avec le groupe Irakere. Pendant, on a face à nous un personnage immense aux mains gigantesques, dont une seule suffirait à nous envoyer valdinguer sur orbite autour de la Terre si nous avions le malheur de lui jeter un mot de travers. Après, on se dit « il vraiment sympa Chucho », surtout quand il nous raconte dans un long rire gourmand les affres d’un Pizza Pino de République qui lui a donné quelques sueurs froides gastriques.

« Un jour mon père m’a retrouvé

assis devant un piano à jouer…

et je ne sais pas comment j’ai

appris! »

Géant, le terme revient souvent, d’autant qu’en appelant son dernier opus Chucho’s Steps (World Village/Harmonia Mundi), le Cubain ne pouvait pas ne pas penser au Giant Steps de Coltrane qu’il a « beaucoup écouté ». On n’en saura pas plus. Mais quand on lui demande quels musiciens ont le plus impressionné ses tympans, le Monsieur se lance dans une liste interminable de pianistes, uniquement des pianistes: « mon père, Art Tatum, Monk, Bud Powell, Oscar Peterson, Bill Evans, McCoy Tyner, Herbie Hancock, Chick Corea, Cecil Taylor, Jelly Roll Morton… »

Car le piano, il le considère comme une extension de ses mains, comme son unique moyen de communiquer avec le monde. Plus qu’un frère, plus qu’un ami, plus qu’une âme soeur: il vit en fusion avec l’instrument. Tel le pianiste joué par Adrien Brody de Polanski, il nous avoue en jouer dans sa tête constamment, même et surtout quand il n’en a pas un sous les doigts. D’ailleurs le piano, il ne souvient même plus quand il est entré dans sa vie. « Un jour mon père m’a retrouvé assis devant un piano à jouer… et je ne sais pas comment j’ai appris! Depuis que j’ai l’âge de penser, je sais que je joue du piano. » Plus généralement, c’est la musique qui envahit toute sa vie depuis toujours. Et il ne regrette rien, rien de rien: « je n’ai jamais rien fait d’autre (rires), donc je n’ai jamais pensé à autre chose. Je ne sais pas comment c’est, la vie sans musique, donc il ne manque de rien. » Enfant, il se rêvait « sur la scène d’un théâtre avec un quartette ». Parmi les autres arts, seule la peinture (de préférence abstraite) trouve grâce à ses yeux et encore « parce que la musique produit des images elle aussi et juste une image peut inspirer une musique. » La musique, il en a 24h sur 24 dans la tête. Parfois les mélodies lui viennent « sans prévenir, parfois même à des moments inopportuns » ajoute-t-il d’un rire coquin, précisant même qu’il est « né dans la musique ».

« Je n’ai jamais considéré

la musique comme

une compétition. »

Et pour cause, les géants, il les fréquente depuis tout petit. Avec son père Bebo, ils forment un peu les Pantagruel et Gargantua du jazz cubain. Et puis l’un de ses meilleurs amis n’était autre que Mohammed Ali, rien que ça. « J’ai ses gants. Il me les a offerts pour mon anniversaire ». Quand on lui fait remarquer que le sport entretient quelques analogies avec la musique, il acquiesce, mais se rétracte immédiatement : « Oui, mais il y a une différence, dans le sport il y a une compétition, et je n’ai jamais considéré la musique comme une compétition. » Cet amour de la boxe, cet art sportif qu’il tient pour chorégraphique (« Sugar Ray Robinson était aussi danseur de claquettes » nous rappelle-t-il), il le partage avec d’autres grands du jazz. Miles Davis bien évidemment dont le disque Jack Johnson reste dans toutes les mémoires, mais aussi « Red Garland, le pianiste de Miles était boxeur avant et Joe Zawinul était entraîneur de boxe. Quand on se voyait on ne parlait que de ça! » Zawinul, Chucho Valdes lui rend d’ailleurs un vibrant hommage sur son dernier disque. « On s’est connus à Cuba il y a longtemps, à l’époque de Weather Report. Je jouais dans Irakere, je l’ai écouté et lui a fait de même pour moi aussi. À partir de là, des liens très forts se sont développés et ne se sont jamais arrêtés, jusqu’à sa mort. »

A quelques jours d’une rencontre au sommet avec un autre géant, Archie Shepp, à Jazz à la Villette, un grand moment pour lui qu’il nous confie appréhender (« nous étions fans l’un de l’autre sans le savoir »), on lui demande en conclusion la définition du concert parfait, lui qui semble détenir jalousement la formule dans un coin de la cabosse : « un concert d’Irakere à Montreux en Suisse, on a joué pendant 2h45, tout était impeccable. C’est la première fois que nous sommes tous tombés d’accord pour se dire qu’il n’y avait aucun problème. » Et comme Chucho Valdes n’est pas très enclin à se jeter lui-même des fleurs, on le croit sur parole. Et à partir d’aujourd’hui quand nous dénigrerons les petits pas pour l’homme pour pasticher Neil Armstrong, nous ne les opposerons plus aux pas de géant, mais aux pas de Chucho.


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