
Il sera demain au Café de la Danse à Paris pour présenter son opus tout fraîchement sorti chez Blue Note, « In Between ». Grand lecteur (les fidèles de son journal de bord le savent bien), Erik Truffaz a baptisé l’une de ses nouvelle pièces Balbec en hommage à Marcel Proust. Ni une ni deux, on s’est donc dit qu’il fallait confronter l’un des musiciens français les plus enthousiasmants de ces dernières années à des chefs-d’oeuvre des lettres, de Flaubert à Bukowski. Et celui qui est aussi à l’aise avec Christophe qu’avec Berbérian a joué le jeu à merveille, au-delà de nos espérances. Une manière de réviser son bac français le biddies au bec.
Beaucoup de bruit pour rien William Shakespeare
Je ne l’ai pas lu, mais le titre m’inspire beaucoup de choses. Il y a quelques jours, j’étais dans l’aéroport de Varsovie, je mangeais une soupe de goulash et je suis monté sur la chaise pour éteindre la télé au-dessus de ma tête et qui diffusait un son pas possible. On vit dans un monde où il y a vraiment beaucoup de bruit pour rien du tout. On a peur du vide et du silence. Dans beaucoup d’endroits, on met une musique de fond comme si on avait peur de se retrouver face à soi-même.
L’Éducation sentimentale Gustave Flaubert
Je l’ai adoré. Mon prof de piano offrait un joli livre à l’anniversaire de ses élèves. Et il m’en a offert un exemplaire avec une belle couverture rouge. Flaubert, comme Proust, ce sont des gens qui travaillaient une journée sur trois-quatre phrases et ça se sent dans la beauté de l’écriture. Ce sont des génies, mais aussi de gros travailleurs qui cherchaient avant tout la fluidité. C’est un peu la même chose chez Gil Evans, il faisait deux mesures par jour, et c’est absolument génial. C’est très travaillé mais c’est fluide. Et puis, c’est fondamental la musique, dans l’éducation sentimentale (sourire). Les premiers baisers, c’est sur The Carpet Crawlers de Peter Gabriel, ma femme je lui jouais du Satie, du Beethoven, du Debussy… Après c’est des rencontres de filles en donnant des concerts (rires)…
« La philosophie, c’est un peu
comme le free jazz: si on n’a pas
suivi certaines étapes, on ne
peut pas en saisir l’essence. »
Le Discours de la Méthode René Descartes
Pour l’instant, je ne suis pas encore assez intelligent pour la philosophie… J’ai essayé de lire Lévinas, parce qu’un type qui l’adorait me l’a conseillé, mais j’ai de la peine. La philosophie, c’est un peu comme le free jazz: si on n’a pas suivi certaines étapes, on ne peut pas en saisir l’essence. Ça nécessite un cheminement. Ceci dit, ça dépend des philosophes: Epictète ou Platon me semblent plus abordables. Mais j’aime bien l’émission sur France Culture de l’ancien mari de Carla Bruni [Les Nouveaux Chemins de la connaissance de Raphaël Enthoven]… Il est insupportable à la télé parce que c’est un mec trop beau qui le sait et qui en joue, mais c’est très chouette d’écouter son émission, ça paraît facile.
Tu as une méthode de travail?
Jouer d’un instrument, c’est potentiellement un acte sportif, il faut des muscles. Donc il y a une méthode pour les développer. Après il y a la méthode la plus importante que je me fixe, celle qui ne s’enseigne pas, c’est d’essayer de jouer suffisamment avec son cœur pour faire oublier toute méthode! Et puis il y a une méthode qui m’est personnelle que j’ai développé au fil des années avec mes comparses, c’est de ne pas essayer d’être ce que l’on n’est pas. Quand tu apprends la trompette, tu essayes de jouer le plus haut possible et moi je n’y arrive pas. Tant que j’ai essayé ça, ma vie était insupportable. Tout d’un coup, tu dis, mais non, ce n’est pas moi, moi c’est ça… et après c’est plus facile.
Sur la Route Jack Kerouac
C’est un livre que m’a offert un surveillant lorsque j’étais en 3e. Je n’avais jamais lu Kerouac, et j’ai adoré. Je l’ai relu plusieurs fois. Je pense que ça en dit long sur le monde artistique, sur la différence entre ce qui est présenté et ce qu’est l’individu. Car les livres de Kerouac sont plus intéressants que lui: il a toujours vécu avec sa mère et Sur la Route est à l’opposé de la vie qu’il a eue. Mais ça témoigne d’un moment de la jeunesse des Etats-Unis. Et j’ai fréquenté récemment Ben Sidran qui a à peu près l’âge de Kerouac. Il m’a expliqué que ça s’est véritablement passé: les mecs prenaient des pilules et traversaient les Etats-Unis pendant des jours. C’est un livre qui fait rêver quand on est adolescent. Je pense d’ailleurs que ça doit faire plus rêver de le lire que de le vivre.
Et toi, la vie sur la route?
Quand on a 15 ans, on rêve de traverser les Etats-Unis dans le coffre d’un pick-up! (rires) Quand tu as 50 ans et que tu fais six mois de tournée par année, si tu fais 200 km de bus, ça t’emmerde: moi j’aime bien marcher, nager… mais être assis et me déplacer à un rythme soutenu, ce n’est pas un rêve incroyable.
« Paris est plus inspirant la nuit
ou tôt dans le matin que dans la
journée. »
Les Rêveries du promeneur solitaire Jean-Jacques Rousseau
C’est un très beau titre, j’ai commencé à le lire quand j’avais 25 ans et ça m’emmerdait un peu, mais il faudrait que je le reprenne parce que Proust c’était la même chose et maintenant je l’aime. Le titre est plus passionnant que ce que j’y avais découvert, mais je pense qu’il y a une lecture pour chaque âge.
C’est une expression qui pourrait te définir?
C’est extraordinaire. Avec Malcolm Braff, on avait un concept: on voulait faire des concerts où l’on se déplaçait à pied entre chaque lieu. La marche à pied, c’est un peu une méditation: bien sûr, les premiers cinq kilomètres, voire la première journée, c’est emmerdant, mais après tu te vides et tu rentres dans un trip où tu planes réellement. Malcolm Braff a fait tout le chemin de Compostelle en trois mois. A la fin, il était à une telle hauteur qu’il n’avait plus envie que ça s’arrête. Moi je fais de la piscine dans cet esprit: quand tu ressors de presque deux bornes de piscine, tu es épuré.
Notre-Dame de Paris Victor Hugo
J’adore. C’est magnifique. Hugo est vraiment tout près de Proust dans la qualité de l’écriture. J’ai passé une soirée avec Jean Echenoz dernièrement. Je lui demandais ce qu’il fallait lire une fois qu’on avait lu Proust et il m’a répondu « Hugo ». Ce que j’aime dans Hugo ou Dumas, c’est qu’ils donnent une autre dimension à Paris. Après, quand on se balade, on voit la ville et ses rues sous une autre lumière… Ce qui m’intéresse dans Paris, c’est le passé. Je trouve que Paris est plus inspirant la nuit ou tôt dans le matin que dans la journée. Saint-Germain, Montmartre, le Marais, c’est l’Histoire de France. Paris comme Rome sont d’ailleurs des villes un peu prisonnières de leur passé.
LA SUITE? De Céline à Bukowski, c’est ici.
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