Les liaisons dangereuses

Ambroise, lecteur de Criss Cross, nous écrit pour nous faire part de son désarroi après avoir vu Steve Coleman à Sons d’Hiver hier soir. Nous lui répondons, photos à l’appui.

Chers Criss Cross,

Je m’appelle Ambroise et hier, accompagné d’une collègue mélomane avec qui j’entretiens des relations strictement buco-professionnelles, je suis été voir (sic) le concert de Steve Coleman à Vitry (par souci de réalisme nous vous livrons le message sans corrections préalables, la rédaction n’est pas responsable des textes qui engagent la seule responsabilité de leur auteur, ndlr). Durant l’heure et demie du trajet qui devait nous mener au théâtre Jean Vilar, Véronique m’entretint de son amour pour les musiques improvisées, des formes libres et de sa dévotion pour Steve Coleman.
Nous prîmes place non sans avoir au préalable partagé un rafraîchissement et une cigarette.
La première partie réalisée par un trompettiste à dreadlocks et un percussionniste motivé m’a gentiment ennuyé. Même si je dois reconnaître que la fougue et l’esprit d’invention du dénommé Günter « Baby » Sommer m’a plutôt séduit. Il frappait sur des cercueils qui sonnaient comme des balafons ou sur des gongs avec une certaine jubilation. Et moi, la jubilation, c’est que je recherche dans un concert.

Puis vint le tour de Steve Coleman. Véronique en transe, criait des « bravos » à tout-va, ce qui me mit dans une situation inconfortable, sachant que je n’aime pas trop me faire remarquer. Au sortir de la salle, et ne pouvant ou ne voulant pas supporter de rappel, c’est un peu perdu et en colère que je me suis dirigé fébrile et pâle vers le bar afin de me rafraichir en attendant Véronique. Ayant eu l’impression d’assister à un viol collectif parmi des spectateurs consentants, une certaine solitude m’envahit soudain. Mes références culturelles mises à mal et un peu nauséeux, j’ai retrouvé Véronique ravie de l’expérience qu’elle ne pouvait malheureusement pas partager avec moi.
Nous somme rentrés et j’ai mal dormi. Est-ce grave? Je sais très bien qu’on ne va pas à un concert de Steve Coleman sans savoir où on met les pieds. Que sa musique peut effectivement paraitre hermétique et qu’il faut rester humble. Que la musique n’est pas un sprint mais une course de fond. Que le goût pour cette forme de musique passe par sa compréhension. Pourtant je ne peux m’empêcher de me dire que je ne peux pas aller à un concert comme j’irais à un cours de préparation à l’agrégation de mathématiques, qu’un concert, c’est comme une partie de jambes en l’air, il faut que le plaisir soit réciproque, sinon on assiste à une séance de masturbation publique. Je sais que j’emploie des termes forts, mais je suis en colère et j’avais besoin de vous en faire part.
Votre dévoué,
Ambroise

Cher Ambroise,

Ça fait toujours un peu mal la première fois mais comme disait le poète: « Il faut du temps mais avons-nous le cœur assez grand ? » Cette réaction est foutrement saine. Sans doute même que Steve Coleman serait heureux de savoir que sa musique génère de telles réactions chez ses auditeurs d’un soir. Mais peut-être que si nous vous expliquons en quelques mots sa démarche, porterez-vous un autre regard (ou plutôt une autre oreille) sur la soirée cauchemardesque que vous semblez avoir passée. Tout d’abord, sans vouloir nous mêler de votre vie privée, peut-être devriez-vous clarifier vos relations avec Véronique. Aller écouter une musique exigeante comme celle de Steve Coleman le coeur et l’esprit troublés par des relations sentimentales peu claires ne s’avère pas être une bonne idée. Ces jours-là, il vaut mieux rester chez soi avec un bon Simenon et un grog.

Ceci dit, il est clair qu’on ne pénètre pas dans l’univers colemanien sans préliminaires. Même après des années de fréquentations musicales du bonhomme, on ne « jubile » pas (pour reprendre votre expression) pendant une heure et demie de son concert: on accepte de vivre des moments de grâce et de subir des moments à se cogner la tête contre le mur. Si vous aviez lu l’interview que le saxophoniste nous avait accordée (ce n’est pas un reproche ne vous inquiétez pas), vous sauriez que le garçon ne considère pas (ou plus) faire du jazz, mais de la « composition spontanée ». C’est peut-être une des choses qui vous ont décontenancé. Le projet d’hier, « Lingua Franca », était une création avec deux voix et sans batterie, ni basse. Et il faut reconnaître que ce genre de configuration peut paraître aride. Mais si je peux me permettre une comparaison, c’est aussi le cas des films de Gus Van Sant, Gerry par exemple: un film aride (d’autant plus qu’il a lieu dans le désert), dur à vivre, dans lequel on s’ennuie souvent ferme, mais duquel aussi on ressort différent, changé, commotionné. Et ce, grâce aux recherches formelles et souvent extrêmes du réalisateur. Un concert de Steve Coleman, c’est pareil. On assiste à la réalisation sonore de la démarche intransigeante d’un artiste quasi autiste, un infatigable bûcheur qui se moque de la promo. Si vous avez le temps, on se permettra de vous livrer une brève anecdote à ce sujet. Quand nous avions rencontré Nelson Veras qui a joué avec lui fut un temps, le guitariste nous a parlé en ces termes de sa collaboration avec le saxophoniste: « C’est très inspirant, c’est un maniaque de travail, il ne s’arrête jamais. Je suis parti en tournée avec lui, et pour l’une des premières fois de ma vie, je savais que je n’aurais jamais de remarques sur comment j’étais habillé, ou si je devais sourire… (rires) Ce n’était vraiment que la musique, tout le temps. C’était super, même si ce n’était pas facile car c’était une musique très complexe… » Je crois que ça veut tout dire.

Une fois toutes ces choses posées, nous ne pouvons qu’opiner du chef lorsque vous évoquez la notion de plaisir, notion qui nous est chère aussi à Criss Cross. Et il peut en effet paraître contradictoire de faire l’apologie de Steve Coleman alors que nous passons notre temps à défendre les liens entre musique et image, le fait que, bien présentée, une musique (même complexe) peut toucher tout le monde. Mais le plaisir chez Steve Coleman est à retardement. Ce projet « Lingua Franca » est d’une telle richesse et d’une telle complexité qu’il est impossible d’en profiter pleinement sur le coup. C’est parfois comme une cérémonie de transe itérative à souhait, parfois comme un concert de musique classique contemporaine, parfois comme un entrelacs inextricable de voix (qu’elles soient humaines ou instrumentales). Et puis plusieurs jours après, on y repense. Et l’on se dit que la complicité entre les voix de Sarah Buechi et Jen Shyu est assez fascinante, que les questions-réponses Nicole Mitchell-Steve Coleman-Jonathan Finlayson étaient d’une beauté vénéneuse, que ce genre de musique se mérite – mais qu’il n’y a aucune honte à ne pas vouloir de cet honneur.

Voilà, rien de grave, Ambroise. Dans quelques jours vous y repenserez même avec un brin de nostalgie, peut-être même que vous irez jeter un coup de tympan à la captation d’Arte Live Web. Et, au cas où vous voulez découvrir un Steve Coleman peut-être (un peu) plus accessible, nous vous conseillons le « On The Rising of The 64 Paths ». Passez le bonjour à Véronique, descendez de cette corniche et cessez de nous importuner.
Criss Cross

PS Voici quelques photos souvenirs de l’événement. Vous savez ce qu’on dit: il faut toujours remonter à cheval après une chute.

Wadada Leo Smith et Gunter "Baby" Sommer à Sons d'Hiver

Steve Coleman "Lingua Franca" à Sons d'Hiver

Nicole Mitchell et Steve Coleman à Sons d'Hiver

Jen Shyu, voix de Lingua Franca à Sons d'Hiver

Jonathan Finlayson, trompettiste de Steve Coleman

Nicole Mitchell à Sons d'Hiver

Steve Coleman à Sons d'Hiver

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7 réponses à “Les liaisons dangereuses”

  1. Véronique dit :

    Je ne comprends pas, je suis été subjuguée par la force mystique de cette musique… Un choeur, un corps, un noeud, que dis-je, une symphonie ! Quel plaisir que ce concert ! Quelle transe, portée par l’Esprit de la musique colemanienne oui, mais avant tout humaine. Car si vous aviez lu l’interview que Steve Coleman a accordée à Criss Cross, vous sauriez que pour lui la musique est avant tout incarnée, la musique ce sont des personnes, des corps, elle n’existe pas en-dehors d’eux. Alors les cours d’agreg de maths, hein !

    Véronique

    PS : Ambroise, je crie pendant le plaisir, et je t’emmerde.

  2. Maxence dit :

    J’étais aussi au concert de mardi soir. Parler de la musique de Steve avec de simples mots ne serait qu’en faire un pale tour d’horizon tant celle-çi est belle, organique, complexe, subjuguante…
    J’ai cependant était consterné par l’attitude et le pietre niveau d’écoute de la salle.

    A peine la premiere pièce terminée, deja des gens quittent la salle d’un pas lourd et bruyant. L’horrible bruit métallique des gradins m’arrache sans aucun tact, du rêve/transe dans lequel/laquelle ces 6 musiciens m’avaient profondément plongé. Ce pitoyable ballet continuera tout le concert durant, et ce jusqu’à la dernière note. Ajoutez à ça les bavardages incessants, des je-ne-sais-quels élus locaux qui ont jugés indispensable de faire part à la salle entière de leur point de vue (ÔÔÔ combien initié et expert) sur les pieces de Mr.Coleman PENDANT le déroulement de celles-ci. Quand on ne comprend pas quelque chose, Messieurs Dames, il faut avoir l’intelligence de se taire et d’écouter. (et éventuellement partager ses inquiétudes au bar APRES le concert)

    Je n’ai jamais compris ce qu’il se passait dans la tête des gens qui quittent les salles de théâtre/danse/concert PENDANT les représentations. Cela est sans doute « in-su-por-table » pour eux de rester écouter une seconde de plus, cette musique dont ils ne comprennent rien. Ou alors ils ont quelque chose de bien plus important à faire, comme rentrer chez soit et allumer TF1 par exemple. Ou lire le dernier Marc Levy.
    C’est pour moi un veritable luxe de pouvoir aller écouter/voir des artistes qui nous étonnent, nous surprennent, nous plongent dans l’incompréhension, nous font réfléchir…

    Cependant je ne peux m’empêcher de sourire, quand je vois ces gens quitter le navire avant d’être arrivé a bon port, car ça me rappel que la bonne place c’est celle-çi : assis au premier rang, même en pleine tempête. On sait jamais, « y-à peut-être moyen de vivre quelque chose ! ».

    Maxence

  3. Jérémie dit :

    Merci Maxence pour ce message, j’ai partagé le même plaisir pour la musique et le même désarroi face aux gens qui fuyaient… et aux commentaires (et rires) insupportables de mes voisins… Je me sens moins seul! ;-)
    Jérémie

  4. [...] This post was mentioned on Twitter by ArteLiveWeb, Sebastian Scotney and nikola cindric, crisscross-jazz. crisscross-jazz said: pour ou contre les gens qui quittent les concerts avant la fin? http://www.crisscross-jazz.com/2011/02/09/les-liaisons-dangereuses/#comments [...]

  5. ….(JE N’ETAIS PAS AU CONCERT DE SONS D’HIVER)

    Tout d’abord je voudrais dire que j’ai joué avec Steve en 84/85 quand sa musique etait categorisee jazz/ et plus. Il connait tres bien la tradition du jazz, c’est absolument certain et il la joue magnifiquement.

    Ensuite je l’ai vu pas mal de fois les annees suivantes. Si je n’ai pas toujours adoré, j’ai toujours trouvé cela interessant, extremement complexe mais formidablement joué. Les orchestres avec Marvin Smitty Smith particulierement.

    En 2007 je crois, je suis alle a La Villette l’ecouter, il jouait avec un orchestre ou il y avait Thomas Morgan a la basse et d’autres une musique horriblement ennuyeuse, aux antipodes du jazz mainstream et du MBase, et des rythmes binaires/impaires qui faisaient sa marque de fabrique. Une musique qui m’a file des boutons en quelques minutes. Je suis donc parti apres 20 mn c’etait….horriblement chiant, et je me suis promis de ne plus foutre les pieds à ses concerts tant que sa musique aurait cette aura « d’experimentation » qui en fait dans son cas (apparemment parfois…) est quelque peu insupportable. Tant qu’à faire j’irai ecouter Cecil Taylor. Cecil Taylor pour l’experience on ne fait pas mieux et il ne m’a JAMAIS deçu.

    Tout cela est evidemment tres personnel. Mais j’aimerais repondre a Maxence qui se demande pourquoi des gens partent d’une salle de concert:
    La musique est un plaisir pour les musiciens ET pour les auditeurs. Si un auditeur s’emmerde il a certainement le droit de partir et d’aller se faire une biere. J’eprouve plus de plaisir a me faire une biere qu’a faire semblant d’apprecier un concert qui me gave grave. Meme le public beotien moyen a le droit de ne pas aimer. Et les musiciens aussi.

  6. Vincent B dit :

    Suite au post inquiétant et tourmenté d’Ambroise, je me suis précipité sur « arte live web » (site ô combien indispensable… tout comme cet espace de dialogue!) pour revisionner le concert.
    Je fus en quelques secondes bercé par un entrelacs de timbres d’une beauté stupéfiante… les voix ,la flute… je m’étais préparé a quelque chose d’austère et me retrouve devant une musique de chambre dans laquelle surgit de temps en temps des lignes rythmiques complexes et entrainantes.
    En resumé cette musique était pour moi très accessible et douce pour les oreilles. Je peux comprendre les passionné des Fives elements qui déplorent une vraie absence de rythmique basse batterie mais de là a quitter la salle????
    Le concert d’ouverture du festival de Joêlle Léandre (que j’admire pourtant), m’a semblé de loin plus austère…

  7. cholokov dit :

    Débat esthétique, il peut y avoir. J’aime, j’aime pas, c’est l’histoire de la vie.
    Ambroise n’a pas aimé le concert et le fait savoir, soit. Mais le traiter de tous les noms ou penser que les gens qui quittent le concert sont inévitablement des gens qui lisent des livres de Marc Lévy… Le droit d’avoir un avis et de ne pas être d’accord.

    Citons pour l’occasion Desproges qui citant lui-même Mastroianni « Dans Une journée particulière », le film d’Ettore Scola.
    Je cite : Mastroianni, poursuivi jusque dans son sixième par les gros bras mussoliniens, s’écrie judicieusement à l’adresse du spadassin qui l’accuse d’anti-fascisme : « Vous vous méprenez, monsieur : ce n’est pas le locataire du sixième qui est anti-fasciste, c’est le fascisme qui est anti-locataire du sixième. »

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