Ce fut comme une apparition. Quand Pamelia Kurstin entra sur son scène avec son gabarit de poids mouche et sa démarche de puce concentrée, on ne ne s’attendait pas à grand-chose. Pour dire la vérité, on attendait avec une impatience non retenue la créa de Bill Frisell prévue quelques minutes plus tard dans le cadre de Banlieues Bleues. On n’était pas les seuls: l’Espace Paul Eluard comptait de grandes rangées de sièges vides (qui se rempliront allègrement à l’arrivée du guitariste américain). Le public voulait voir Bill Frisell et préférait finir son sandwich au poulet bouilli que de venir découvrir une mystérieuse jeune femme en première partie.
Il faut dire qu’on n’a pas été déçus par la prestation de tonton Frisell. Le public non plus. Nos voisins, un couple bien comme il faut qui dormit allègrement et benoitement pendant la première partie, n’en loupèrent pas une miette. Mais il y eut un hic: comme on avait assisté au concert de Pamelia (dont on vous parle quelques lignes plus loin mais qu’on vous annonce depuis des lignes pour faire monter le suspens selon une technique éprouvée par Sir Alfred en personne), nos sandwichs au poulet bouilli, on les a dégustés au début du show Frisell. Mais le couple bien comme il faut ne l’entendait pas de cette oreille et nous intima l’ordre d’interrompre ce festin quasi nu sur le champ: « parce que le bruit du pain c’est un peu gênant quand même » ajouta la Madame du Monsieur. On n’avait jamais médité sur l’aspect sonore d’une baguette, mais selon nous les borborygmes d’un ventre qui crie famine, c’est bien plus gênant. Cet épiphénomène une fois passé, le dialogue entre l’Americana de Bill Frisell et les photos fascinantes du photographe Mike Disfarmer ont réussi à nous faire oublier que notre sandwich gisait à moitié fini entre nos deux mains tapant la mesure. Derrière les yeux de cette Amérique profonde immortalisée au début du siècle dernier dans un studio de fortune de l’Arkansas se lisait comme une légende du siècle. “Que sont ces héros devenus?” se demandait-on. Quand on a le ventre à moitié vide, on poétise – la poésie est un cri du ventre, un cri qui vient de l’intérieur des intestins.
A ce stade de notre récit, c’est le moment de dénouer le suspens et de faire un habile flashback, quelques minutes plus tôt quand le couple comme il faut roupillait gaiement et que toute cette histoire de sandwichs n’était encore qu’au stade du possible. Parce que la découverte de cette soirée se matérialisa en Pamelia (et non Pamela, mettons bien les points sur les i). Avec son Theremin, instrument un peu magique inventé par Monsieur Moog et comme voisin de la scie musicale, l’Américaine nous a plongés dans un trip auditif complètement oppressant. Si on écoute un jour ça dans sa cabosse, on doit sûrement se jeter dans la Seine. Mais dans une salle de concert, pas de point d’eau à l’horizon. Alors soit on dort comme nos voisins, soit on n’en revient pas de ses oreilles – comme nous. Pamelia joue de son instrument comme un marionnettiste, triture ses sons sur des pédales, se lance dans d’étonnants walking bass et bâtit un univers dérangeant et osé entre électro sombre et ambiant éthérée. On ne la connaissait pas hier à 20h34; aujourd’hui on y pense à chaque instant. Et comme les grands esprits se rencontrent (tardivement), on vient de découvrir que John Zorn l’avait déjà signée sur Tzadik en 2007 (« Thinking Out Loud »). Sacré Johnny, toujours un coup d’avance.




belle découverte.
juste une petite remarque : le theremin a été inventé par Leon Theremin, inventeur à la vie incroyable (cf. son portrait dans un article de Libé cet été : http://www.liberation.fr/culture/0101652342-chant-magnetique)
pan sur le bec de Criss Cross et nos plates excuses à Leon