La semaine dernière, on aurait mieux fait de se taire. Au concert de Dave Douglas, on avait légèrement pesté contre le sens aigu de la ponctualité dont faisait preuve la Cité de la Musique. Et bien, comme pour nous faire mentir, le duo Cecil Taylor-Amiri Baraka a débarqué sur scène avec plus d’une demi-heure de retard. Enfin… le duo, façon de dire, puisque à la place d’un dialogue musique-poésie baptisé « Diction & Contra-Diction », on voit s’avancer Amiri Baraka tout seul. Il nous dit que Cecil va bientôt arriver, demande à Sarkozy de dégager de Libye et s’embarque dans un poème contre le christianisme, Holy Shit dont voici les premiers vers:
Ni une, ni deux, on suppute et vagabonde de conjecture en conjecture. Il n’en fallait ni plus ni moins pour faire marcher notre imagination baroque. Cecil et Amiri se seraient-ils brouillé en loges? Le pianiste free soutiendrait-il l’intervention en Libye? Amiri, n’en pouvant plus de tant d’esprit impérialiste, lui aurait répliqué qu’il valait mieux qu’ils fassent concert à part, qu’il ne pouvait décemment pas partager la scène avec un belliciste de cet acabit. Nous n’en saurons rien et resterons bien au chaud avec nos interrogations. Il n’en reste pas moins que voir le poète anciennement appelé LeRoi Jones déclamer ses poèmes, diatribes et pamphlets, tout seul, accompagné uniquement par des mélodies qu’il chantonne lui-même (tel le Afro Blue de Coltrane) ou par la scansion propre à sa langue de feu se révèle être un spectacle complètement fascinant. Son poème final anti-Bush où il demande à la cantonade qui sont les véritables terroristes scotche littéralement Criss Cross sur son siège. Jean Echenoz qui se trouve juste devant nous semble lui aussi apprécier.
Après encore quelques minutes d’attente, Cecil Taylor débarque enfin sur scène. Tout de blanc vêtu tel un Eddie Barclay noir (à moins qu’Eddie Barclay fût un Cecil Taylor blanc), le pianiste s’accompagne d’une paire de lunettes de soleil et de feuilles A3 qui lui servent de partition. Là où certains chantres du free jazz se sont bien assagis (tel Archie Shepp, tel Guillaume Tell, tel Othello), Cecil persiste et signe dans le jazz libertaire. Celui qui frappe le piano, celui qui agresse volontairement les oreilles, celui qui est toujours là où on l’attend pas. A 82 printemps, le Conquistador dégage une énergie vivifiante. Et si, on ne va pas se mentir, le plaisir de l’auditeur ne fait pas partie des objectifs tayloriens, l’octogénaire manie comme personne l’alternance entre claques et caresses – c’est bien connu, une caresse fait bien plus d’effet après une claque qu’avant. Si Cecil et Amiri ont joué cavaliers seuls, ils partagent tous les deux un point commun: si on n’est pas initié à leur langue – le free pour l’un, l’anglais pour l’autre – on a du mal à suivre leur caravane de délices vénéneux. Et l’on se retrouve à faire grosso modo la même conclusion que la semaine dernière. Mais cette fois, on pousse le bouchon un peu plus loin en sortant de notre chapeau une citation: « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » affirmait celui qui aimait traîner chez Swann (non pas Dave, mais Marcel). Sans doute que les beaux concerts aussi.





un autre avis très intéressant et complémentaire du nôtre
http://native-dancer.blogspot.com/2011/04/amiri-baraka-cecil-taylor-cite-de-la.html
Criss Cross